À Médine, la plupart des lieux évoquent de manière très émouvante le Prophète ﷺ. Plus célèbres que d'autres, certains lieux peuvent avoir tendance à éclipser leurs voisins, pourtant tout aussi intéressants. C'est le cas, notamment, de la trop peu connue mosquée de la Suqyâ, qui se situe à environ un kilomètre de la mosquée du Prophète ﷺ. Elle incarne bien plus qu'un simple lieu de prière : elle est un véritable témoin de l'histoire de Médine et des bénédictions Divines qui l'imprègnent.
Un lieu riche en histoire
La mosquée de la Suqyâ a été construite un siècle après la mort du Prophète ﷺ, à l'époque de ‘Umar b. ‘Abd al-‘Azîz, gouverneur de la ville en l'an 87 de l'hégire — il deviendra plus tard calife omeyyade, réputé pour son ascétisme, sa droiture et sa justice. Animé par la volonté de préserver les lieux de la sîra, ce dernier a fait construire des mosquées, en général de petite taille, afin de commémorer les endroits où le Prophète ﷺ a prié et ceux où des événements significatifs se sont produits. Initialement de base carrée, la mosquée de la Suqyâ mesure environ trois mètres de côté et se trouve aujourd'hui à proximité de la gare ferroviaire ottomane de Médine. Elle se situe dans la plaine basaltique (ḥarra) ouest de la zone connue sous le nom d'al-‘Anbariyya.
Son nom, Suqyâ, qui signifie arrosage et abreuvement en arabe, viendrait du nom du terrain sur lequel elle est bâtie. Un puits — présent sur ces terres jusqu'au XXe siècle — porte d'ailleurs ce même nom de Suqyâ et a de surcroît servi à approvisionner les résidences du Prophète ﷺ en eau. Deux hypothèses tentent d'expliquer les origines de ce nom. La première s'appuie sur la douceur de l'eau qui s'y trouve. Quant à la seconde, elle fait référence à un événement antérieur à la présence du Prophète ﷺ. En effet, un roi yéménite, du nom de Tubba‘, serait arrivé à cet endroit, assoiffé et en quête d'eau, lorsqu'il commence à pleuvoir. Reconnaissant, il lui aurait attribué ce nom.
Revenons maintenant aux événements dont ce lieu a été témoin et qui ont poussé ‘Umar b. ‘Abd-al-‘Azîz à y construire une mosquée commémorative. Dans le cas de la Suqyâ, la mosquée est construite en souvenir non pas d'un, mais de deux événements de la vie du Prophète ﷺ et de l'histoire de l'Islam. Le premier, d'une importance capitale pour les musulmans, marque le point de départ de l'armée du Prophète ﷺ vers Badr, en l'an 2 de l'hégire. Le second, encore plus symbolique, est lié au statut béni de la ville de Médine. Il est intéressant de noter ici que ces deux événements sont survenus durant les deux premières années de la période médinoise, qui sont déterminantes non seulement dans l'histoire de la ville, mais également des musulmans.
L'expédition de Badr
En se dirigeant vers Badr — un carrefour commercial important entre Médine et La Mecque, à 153 kilomètres au sud-ouest de Médine —, où le Prophète ﷺ compte intercepter une importante caravane qurayshite dirigée par le chef mecquois Abû Sufyân, il rassemble ses compagnons au niveau de la Suqyâ où ils s'abreuvent et accomplissent la prière. Comme avant chaque expédition militaire, le Prophète ﷺ procède à une révision des ressources humaines et matérielles disponibles avant de quitter la ville. Ce geste témoigne de sa prévoyance et de sa capacité à anticiper et à prendre en compte chaque élément stratégique dans la préparation de l'expédition.
En remarquant la présence d'adolescents comme ‘Abdallah b. ‘Umar ou al-Barâ' b. ‘Âzib, le Prophète ﷺ décide de les renvoyer pour leur jeune âge. Certes, il leur interdit de participer aux expéditions militaires pour préserver leur jeunesse, mais il faut noter que, dans d'autres circonstances, il valorise leurs compétences et compte sur eux pour des missions importantes. Ainsi, Zayd b. Thâbit, l'un de ces jeunes qui ne sont pas autorisés à combattre, devient son secrétaire dès l'âge de 13 ans. Un autre, Usâma b. Zayd, est nommé à la tête d'une grande armée quelques années plus tard alors qu'il n'a que 18 ans.
En passant en revue l'armée, le Prophète ﷺ fait également le bilan des ressources limitées dont elle dispose. La troupe est faiblement armée et peu préparée. Elle compte 314 hommes : un tiers de Muhâjirûn, les réfugiés mecquois, et deux tiers de Anṣâr, originaires de Médine. Seulement deux d'entre eux sont des cavaliers, la plupart des soldats devant se partager uniquement 70 chameaux, avec trois ou quatre hommes par monture. Certaines versions parlent même de six hommes par monture, ce qui pourrait s'expliquer par le fait que, dans ce genre de voyage, une partie des bêtes est mobilisée pour porter les vivres et le matériel. Pour pallier cette insuffisance matérielle, le Prophète ﷺ s'appuie sur le pouvoir immense de son Seigneur. Il accomplit la prière et invoque Dieu dans les termes suivants : « Seigneur, ils marchent pieds nus, donne-leur donc des montures. Seigneur, ils ont froid, alors couvre-les. Seigneur, ils ont faim, alors nourris-les » (Abû Dâwûd, Sunan, n° 2747).
L'invocation est promptement exaucée, transformant radicalement la situation initialement précaire des compagnons. ‘Abdallah b. ‘Amr, le narrateur de cette invocation, nous informe sur la manière dont elle est exaucée : chaque homme revient quelques jours après la bataille avec une ou deux montures, alors qu'ils ont parcouru une grande partie du trajet aller à pied. Ils obtiennent des vêtements et des armures, alors qu'ils étaient insuffisamment couverts en allant à Badr. Ils récupèrent également des provisions alimentaires abandonnées par l'ennemi en fuite, alors qu'ils sont partis sans vivres. De plus, en épargnant la vie de 70 prisonniers et en les libérant contre une rançon pouvant atteindre 4 000 dirhams, ils améliorent encore leur situation financière.
Au-delà des gains matériels, la bataille de Badr marque l'émergence d'un nouvel État avec lequel il faut composer en Arabie : Médine. En vainquant la première puissance de la région, Médine s'impose et gagne progressivement le respect de ses voisins. Cette bataille représente un tournant décisif pour les Médinois, et pour l'Islam en général.
L'invocation puissante, récitée lors du trajet vers Badr, met en lumière la profonde connexion spirituelle qui lie le croyant à son Créateur, rappelant que la foi inébranlable et la confiance en Dieu peuvent transformer les circonstances les plus difficiles en des moments de triomphe et de bénédiction.
Optimisme face aux événements
Imprégné d'une aura de victoire, le terrain de la Suqyâ suscite après la bataille un vif intérêt parmi plusieurs compagnons, qui, à l'image du Prophète ﷺ, aiment le bon augure. Parmi ces compagnons, Sa‘d b. Abû Waqqâs se démarque en devenant rapidement le propriétaire du terrain. Désormais, le terrain porte le nom de la « Suqyâ de Sa‘d ». Ibn Shabba rapporte dans son livre sur l'histoire de la ville de Médine que le père de Jâbir b. ‘Abdallah a confié à son fils sa volonté d'acquérir cet espace, et lui a recommandé de le faire au cas où il viendrait à mourir. Après la mort de son père en martyr le jour d'Uḥud, un an après l'expédition de Badr, Jâbir constate que le terrain appartenait à un homme des Banû Zurayq, mais que Sa‘d b. Abû Waqqâs l'avait devancé en l'achetant. Al-Wâqidî rapporte qu'un autre homme, ‘Amrû b. al-Jamûḥ, avait également l'intention d'acheter le terrain, mais Sa‘d avait été plus rapide que lui.
Notons ici que les deux compagnons qui tentent d'acquérir en vain le terrain sont des Anṣâr, des Médinois autochtones, mais le plus rapide à le faire est Sa‘d b. Abû Waqqâs, qui est un Muhâjir, exilé de sa terre natale — La Mecque — et hébergé parmi les gens de la Ṣuffa dans la mosquée. L'insertion sociale de Sa‘d dans sa nouvelle « patrie » est remarquable. En effet, il bascule, en moins de deux ans, du statut de réfugié à celui de propriétaire qui propose gracieusement des services à sa communauté. Par la suite, il fait de la Suqyâ un point d'eau ouvert gratuitement à tous les habitants de la ville.
La promptitude de Sa‘d démontre non seulement son engagement dans la société médinoise, mais également la rapidité avec laquelle les Muhâjirûn se sont intégrés dans la vie sociale et économique de la ville en y laissant une empreinte positive.
L'invocation du Prophète ﷺ pour Médine
Plus important que la relation de la Suqyâ avec le jour de Badr est son lien avec la bénédiction (baraka) de la ville de Médine. ‘Alî b. Abû Ṭâlib nous rapporte cette scène empreinte de spiritualité : « Nous sommes sortis avec le Prophète ﷺ jusqu'à atteindre la plaine rocheuse de la Suqyâ qui appartient à Sa‘d b. Abû Waqqâs. Le Prophète ﷺ demande qu'on lui ramène de l'eau pour faire ses ablutions puis se dirige vers la qibla et dit : “Ô Allah, certes Abraham est Ton serviteur et Ton ami intime, il T'a invoqué pour descendre Tes bénédictions sur les gens de La Mecque. Et je suis Ton serviteur et Ton messager, je Te prie pour les habitants de Médine, que Tu bénisses leur mudd et leur ṣâ‘ en leur accordant le double de la bénédiction que Tu as accordée aux habitants de La Mecque” » (al-Tirmidhî, Sunan, n° 3914 ; Aḥmad, Musnad, n° 936).
Cette invocation puissante confère à Médine des bénédictions exceptionnelles, valant le double de celles de La Mecque, cité bénie par la présence de la maison d'Allah : « En vérité, le premier temple qui ait été fondé à l'intention des hommes est bien celui de Bakka (La Mecque), qui est à la fois une bénédiction et une bonne direction pour l'Univers » (3 : 96). Cette invocation nous rappelle la continuité de la relation et de la similarité entre le père des Prophètes, Abraham, paix sur lui, et le dernier des Prophètes, Muḥammad ﷺ qui, avant d'invoquer Allah pour sa ville, commence par rappeler la position d'Abraham, paix sur lui, auprès d'Allah et l'invocation qu'il a faite pour La Mecque, espérant ainsi qu'Allah exauce sa prière comme Il l'a fait pour Son prophète Abraham, paix sur lui.
À travers l'exemple du Prophète ﷺ, nous comprenons que l'invocation est un pilier fondamental de l'adoration, maintenant un lien constant avec Allah. À travers sa demande de la baraka, nous apprenons comment nous comporter pour implorer Dieu. À la Suqyâ, le Prophète ﷺ fait ses ablutions puis se dirige vers la qibla avant de s'adresser à Allah. Ensuite, il Le loue en rappelant la prière exaucée d'Abraham, paix sur lui, montrant qu'il a foi en Lui, et qu'il a la certitude que sa demande sera aussi exaucée. Enfin, il s'adresse à Lui avec humilité en rappelant qu'il est Son serviteur et Son prophète.
Par ailleurs, ce n'est pas la première fois que le Prophète ﷺ prononce cette invocation. En effet, dès son arrivée à Médine, une épidémie touche les Muhâjirûn. ‘Â'isha, la Mère des croyants, rapporte que lorsqu'elle rend compte au Prophète ﷺ de l'état de maladie d'Abû Bakr et de Bilâl, il implore Allah en disant : « Ô Allah, fais-nous aimer Médine tout comme nous aimons La Mecque ou plus encore, fais que son air et son eau soient sains, fais qu'il y ait des bénédictions dans son ṣâ‘ et dans son mudd et déplace la fièvre en faisant qu'elle se retrouve à al-Juḥfa » (al-Bukhârî, Ṣaḥîḥ, n° 5677).
Il formule cette demande de bénédiction pour la ville de Médine maintes fois avec des expressions qui diffèrent. Abû Hurayra rapporte qu'à chaque fois qu'on présentait les fruits de la ville au Messager d'Allah ﷺ, il disait : « Ô Allah, fais que nous ayons des bénédictions dans nos fruits, des bénédictions dans notre ville, des bénédictions dans notre ṣâ‘ et des bénédictions dans notre mudd. Ô Allah, certes Abraham est Ton serviteur, Ton ami intime et Ton prophète, et je suis Ton serviteur et Ton Prophète. Il T'a invoqué pour La Mecque et je T'invoque pour accorder à Médine le double de ce qu'il a demandé pour La Mecque. » Ensuite, il appelle le plus jeune enfant et lui donne ces fruits (Muslim, Ṣaḥîḥ, n° 1373). Anas b. Mâlik rapporte également que le Prophète ﷺ a imploré Allah en disant : « Accorde à Médine deux fois la bénédiction que tu as accordée à La Mecque » (al-Bukhârî, Ṣaḥîḥ, n° 1885).
Ces invocations nous enseignent l'importance de persévérer lorsque nous implorons notre Seigneur et surtout de ne pas s'impatienter en attendant le résultat. Le Prophète ﷺ ne se lasse jamais de reformuler ses invocations et de les répéter, par soumission et par humilité envers Allah, et parce qu'il sait qu'Allah aime qu'on L'invoque : « Et votre Seigneur dit : Appelez-Moi, Je vous répondrai. Ceux qui, par orgueil, se refusent à M'adorer entreront bientôt dans l'Enfer, humiliés » (40 : 60). D'ailleurs, le Prophète ﷺ insiste toujours dans ses invocations ; il a l'habitude de les réitérer à trois reprises. Il implore le pardon d'Allah au moins 70 fois chaque jour. Avant l'expédition de Badr, il implore tellement Le Très-Haut que son manteau tombe de ses épaules, et Abû Bakr, qui le lui remet, finit par lui dire qu'il a assez supplié son Seigneur et qu'Il lui accordera ce qu'Il lui a promis.
En somme, si nous voulons prendre exemple sur le Prophète ﷺ, nous devons accompagner toutes nos actions quotidiennes par des invocations, formulées avec confiance, humilité et surtout patience et persévérance.
Importance de la baraka
La baraka (bénédiction) est une notion que l'on ne peut ni mesurer, ni calculer. C'est une faveur Divine qui accorde des bienfaits en abondance. Avec la baraka, toute action, même modeste, devient plus puissante et porte des fruits au-delà des attentes. Le Prophète ﷺ a imploré Allah pour qu'Il accorde la baraka à la ville de Médine à maintes reprises, ce qui l'a transformée en une ville prospère où peu de nourriture suffit pour se rassasier. Le temps y est plus fructueux et les biens y sont abondants. Et selon le témoignage des habitants et des visiteurs de la ville, cela est encore vrai aujourd'hui. Le Prophète ﷺ n'avait de cesse de demander la baraka dans tous les aspects de la vie quotidienne, afin qu'Allah bénisse la nourriture, les biens, les personnes, et même les lieux !
Malheureusement, la demande de baraka de nos jours est banalisée, se résumant parfois à une routine d'échanges verbaux sans véritable compréhension de sa signification profonde. Pourtant, nous avons incontestablement besoin de la baraka pour fructifier nos actions, être enveloppés par la grâce d'Allah et ressentir satisfaction et sérénité. Au-delà de ses implications matérielles, la baraka a un effet puissant sur notre foi. Elle renforce notre lien avec Allah et élargit notre compréhension de Sa bienveillance. C'est un rappel constant que chaque aspect de notre vie baigne dans Sa miséricorde.
Conclusion
La mosquée de la Suqyâ représente jusqu'à nos jours une fierté pour les habitants de Médine, proclamant que leur ville est la plus bénie de la planète. Elle incarne un rappel intemporel de l'importance de la foi, de la générosité, de la bonne opinion en Allah, de l'espérance et de la recherche constante de la bénédiction Divine. Au-delà d'un lieu historique du patrimoine musulman qui date de plus de 1 370 années, cette mosquée est témoin d'événements fondamentaux dans l'établissement de l'État de Médine, à savoir le début de la notoriété musulmane à travers l'expédition de Badr et l'empreinte des Muhâjirûn dans la construction de la ville.



