L'histoire de Bilâl b. Rabâh est certainement l'une des plus répandues parmi les compagnons du Prophète ﷺ. C'est l'esclave qui a su tenir tête aux plus grands notables de La Mecque et proclamer l'unicité de Dieu. Si Bilâl l'a fait au péril de sa vie, et face aux humiliations les plus sévères, sa vie démontre en quoi l'islam a la faculté d'élever les individus par leur sincérité.
Bilâl est né de deux parents esclaves. Sa mère était une ancienne princesse d'Abyssinie qui fut capturée après la bataille de l'éléphant, tandis que son père était de descendance arabe. Tous deux sont noirs et la couleur de peau de Bilâl est souvent un sujet de raillerie parmi les Qurayshites qui l'appellent le « fils d'une esclave noire ». Bilâl a pour maître Umayya b. Khalaf, qui occupe une place de premier rang parmi les notables de La Mecque. En plus d'être un riche commerçant, Umayya hérite via son clan de la responsabilité d'entretenir et de parfumer les idoles, ce dont il tire une grande fierté. Parmi ses esclaves, Bilâl occupe une place privilégiée. En effet, le jeune esclave, qui voit le mauvais traitement souvent réservé à ses pairs, y compris ses parents, comprend vite qu'il doit se distinguer par ses qualités afin d'en être préservé et s'attache à être compétent dans ce qu'on lui demande.
La conversion et les persécutions
Bilâl entend parler pour la première fois du Prophète ﷺ de la bouche de son maître Umayya. Ce dernier n'apprécie guère le message d'Unicité du Prophète ﷺ, qui menace directement ses intérêts ainsi que ceux de son clan. Bien qu'Umayya s'en plaigne, le message du Prophète ﷺ touche directement le cœur de Bilâl, qui décide d'embrasser l'islam sur le champ. Il fut l'un des premiers croyants à annoncer publiquement sa conversion, mais aussi l'un de ceux à recevoir de plein fouet les persécutions des Qurayshites.
Au premier rang, Umayya b. Khalaf, furieux d'apprendre la conversion de son esclave, décide d'orchestrer publiquement la torture de Bilâl. Il veut en faire une leçon pour tous les Mecquois tentés par la nouvelle religion en ville. Afin de le faire renoncer à sa croyance, le jeune esclave est immobilisé durant des semaines entières à même le sol brûlant de La Mecque. On dépose régulièrement sur son corps du charbon brûlant, on le prive de nourriture et d'eau, du matin au soir, et il est régulièrement battu. Après chaque tentative, Umayya b. Khalaf lui demande de renoncer et lui promet d'arrêter ses traitements, ce à quoi Bilâl répond toujours : « Il est Un et Unique ! »
Abû Bakr, témoin des souffrances de Bilâl, tente à maintes reprises de racheter sa liberté, et essuie systématiquement les refus de son maître. Devant l'obstination de son esclave, Umayya en fait en effet une affaire personnelle : il s'est promis d'obtenir le renoncement de Bilâl, symbole de la préservation de ses intérêts et de l'ordre établi. Umayya décide ainsi d'envoyer Bilâl chez des bandits de la ville de Tâ'if, afin qu'ils poursuivent les tortures. Umayya leur donne carte blanche pour briser le jeune homme du moyen qu'ils souhaitent. Pourtant ces derniers n'y parviennent pas et finissent par renvoyer Bilâl à La Mecque pour qu'il poursuive son calvaire. À son retour, Bilâl est traîné dans les rues de la ville et son sang marque les allées. Les tortures reprirent et durèrent encore longtemps.
Face à l'endurance de Bilâl et voyant que les Mecquois se lassent du spectacle, Umayya décide d'en finir une bonne fois pour toutes. Il emmène Bilâl dans le désert, le fait attacher et déposer sur lui un immense rocher afin qu'il suffoque. Umayya espère que sous la panique, Bilâl abjure : « Dis ce que nous disons », lui implore-t-il, mais Bilâl répond à chaque fois de la même manière : « Ahadun, Ahadun » (Il est l'Unique, Il est l'Unique).
L'affranchissement par Abû Bakr
Devant la résilience de Bilâl et la peur de se couvrir de honte, Umayya b. Khalaf finit par accepter de vendre Bilâl à Abû Bakr pour cinq onces d'or. La somme est considérable pour les Mecquois, mais Abû Bakr leur répond qu'il aurait pu en payer cent pour libérer Bilâl, et il l'affranchit immédiatement. Le jeune homme qui vient de gagner sa liberté offre également une victoire symbolique aux musulmans. Il a tenu tête aux plus grands notables de La Mecque et semble finalement s'être libéré de leur emprise bien avant son affranchissement. Plus tard dans sa vie, ‘Umar b. al-Khattâb lui demandera pourquoi il s'évertuait à toujours répéter la même formule, « Ahadun, Ahadun », ce à quoi Bilâl répondra : « C'est tout ce que je savais de mon Seigneur à cet instant. »
Le jeune homme désormais libre prend une place de premier rang parmi les musulmans, qui le surnomment souvent le « Maître libéré par le Maître », en référence à sa libération par Abû Bakr. Bilâl s'évertue à partir de ce jour à suivre le Prophète ﷺ autant qu'il peut, et en devient ainsi l'un de ses plus proches compagnons. Le Prophète lui confie régulièrement ses biens et le prévient dès lors qu'il entreprend un déplacement.
Le premier muezzin de l'islam
Lorsque le Prophète annonce l'hégire vers Yathrib, Bilâl s'exile avec le reste des musulmans, et participe, à son arrivée, à la construction de la Mosquée de Qubâ. Une fois la mosquée construite, les musulmans cherchent un moyen d'appeler à la prière les croyants. Certains suggèrent de placer un drapeau sur le bâtiment aux heures de prière. D'autres proposent d'allumer un feu, ou encore de souffler dans une corne ou de faire sonner des cloches, mais le Prophète rejette toutes ces suggestions qu'il trouve trop proches des autres cultes.
Ce fut alors qu'Abdullah b. Zayd vint au Prophète ﷺ pour lui faire part d'un rêve dans lequel il vit un homme portant des vêtements verts et une cloche. Lorsqu'Abdullah b. Zayd l'approche et lui demande de prêter sa cloche afin d'appeler à la prière, ce dernier lui répond qu'un meilleur moyen existe, puis proclame l'Adhan tel que les musulmans le connaissent. Le Prophète, heureux de cette nouvelle, explique à Abdullah que ce rêve est une commande de Dieu, puis demande à Bilâl de grimper sur la mosquée pour proclamer l'Adhan. Bilâl porte haut et fort l'Appel. Sa voix est belle et mélodieuse ; il proclame l'unicité de Dieu et sa soumission à Lui, et promet un grand succès à ceux qui viennent prier. Cette haute responsabilité que lui confère le Prophète confirme le statut qu'il reconnaît à Bilâl. Lui qui était esclave et fut souvent moqué par les Qurayshites reçoit l'un des plus grands honneurs qui puissent être donnés aux croyants.
En tant que proche du Prophète, Bilâl se voit également confier le poste de trésorier de la communauté. Concrètement, il gère le dépôt du Prophète ﷺ et emprunte régulièrement de l'argent afin de nourrir et soutenir les gens pauvres à Médine. Le Prophète confie à Bilâl cette tâche malgré le peu de ressources dont ce dernier dispose, ce qui montre encore le statut qu'il lui reconnaît.
Les batailles et la libération de La Mecque
Bilâl a également pris part aux différentes batailles des musulmans. À la suite de la bataille de Badr qui les opposa aux Qurayshites, il rencontra son ancien maître Umayya b. Khalaf, qui tentait d'obtenir protection auprès d'Abd al-Rahmân b. ‘Awf, un compagnon du Prophète avec qui il commerçait régulièrement. Devant l'occasion d'obtenir justice face à son ancien bourreau, Bilâl ne le laisse pas s'échapper : il appelle les Ansâr, et un groupe d'entre eux met à mort Umayya ainsi que son fils, tandis que Bilâl proclame devant lui une dernière fois l'unicité de Dieu.
À la suite de ces batailles face aux Qurayshites, et de leur violation du traité de paix convenu avec le Prophète ﷺ, les musulmans, forts d'une armée de 10 000 hommes, regagnèrent La Mecque. À leur arrivée devant la Kaaba, le Prophète demande à son proche compagnon de grimper au-dessus pour proclamer l'Adhan. L'image est très forte, pour les musulmans comme pour les polythéistes, car presque tous connaissent l'histoire de Bilâl. L'ancien esclave, qui pendant longtemps a été humilié pour avoir cru en un Dieu Unique, se tenait désormais au-dessus de tous pour proclamer haut et fort le message divin.



