Spiritualité et résistance : marcher sur les pas du Prophète ﷺ

Caractère, éthique & valeurs prophétiques

Spiritualité et résistance : marcher sur les pas du Prophète ﷺ

Par Shakeel Siddiq20 min de lecture

La résistance pacifique du Prophète ﷺ et des premiers croyants face à l’oppression mecquoise : patience, pardon et fidélité à Dieu.

L’islam entre spiritualité, liberté et résistance éthique

J’écris cet article pour les musulmans, afin de leur rappeler ce qu’est réellement l’islam et ce que Dieu attend des meilleurs d’entre eux. J’espère aussi que les lecteurs non musulmans y trouvent une compréhension claire de notre religion, de notre vision du monde et du sens de la vie. L’islam est une religion vivante, qui se pratique et se vit pleinement. Le concept de « musulman non pratiquant » n’existe pas. Être musulman, c’est avancer vers Dieu en suivant, du mieux possible, Ses prescriptions, en s’éloignant de Ses interdits, et en cherchant à atteindre l’excellence (ihsân). L’islam est une religion monothéiste qui reconnaît tous les prophètes envoyés par Dieu, et témoigne d’un profond respect pour Moïse, Jésus et sa mère Marie. En islam, nous croyons que Muhammad ﷺ est le dernier des prophètes, et que sa voie prolonge celle de ses prédécesseurs sur le fond, bien que les lois puissent varier dans la forme. Comme toute foi monothéiste, l’islam repose sur la croyance dans l’invisible (les anges, la Résurrection, etc.) et sur une spiritualité qui appelle chacun à s’élever, à fuir le mal et à revenir à des valeurs universelles, aimées de Dieu et connues de tous. L’islam est une religion universelle, et non la religion d’un peuple en particulier. Son message s’adresse à toute l’humanité, ce qui explique les conversions dans le monde entier.

Le Prophète Muhammad ﷺ est envoyé à toute l’humanité et il incarne une miséricorde pour elle, comme le mentionne le Coran (Coran : 21, 107). Par conséquent, les musulmans respectent les descendants d’Adam et ne souhaitent que leur bien. Ils savent que certains sont éloignés de Dieu tandis que d’autres s’en approchent. Même si leurs croyances diffèrent, ils respectent chaque être humain et espèrent le voir se tourner vers Dieu avant sa mort. L’islam valorise aussi la liberté, même si celle-ci peut être encadrée dans certains cas, afin que la liberté des uns ne piétine pas celle des autres. C’est justement parce que l’islam est une religion de liberté, d’intelligence et de conscience qu’un musulman ne peut imposer sa foi à personne. Les croyants les plus engagés ne font que transmettre le message de l’islam avec respect et bienveillance. Concernant la liberté de culte, le Prophète ﷺ donne un excellent exemple à Médine avec les Juifs, qui vivent librement dans leurs quartiers, sans qu’on leur impose l’islam. Ils disposent de leurs lieux de culte, de leurs marchés et même de leurs tribunaux. Les conflits qui éclatent entre le Prophète ﷺ et certaines grandes tribus juives de Médine ne viennent pas de leur refus de l’islam, mais du non-respect du pacte citoyen établi entre eux et les musulmans. Ce sujet est longuement analysé par des spécialistes de la biographie du Prophète ﷺ, comme le docteur Hamidullah dans son ouvrage « Le Prophète de l’islam : sa vie, son œuvre ».

L’islam repose sur une croyance et une spiritualité. Quand on parle de spiritualité, on pense souvent en premier au fait de s’écarter des mauvais comportements comme l’avarice ou la colère incontrôlée, mais elle ne se limite pas à cela. Ce qui nous intéresse ici, c’est plutôt le rapport de l’être humain à deux éléments qui peuvent faire de lui un tyran : l’amour des biens de ce monde et l’amour du pouvoir. Dans tous les cas, l’homme doit mener un combat contre son ego (jihâd al-nafs) pour devenir meilleur et ne pas devenir esclave de ses penchants. Ce premier niveau de résistance est fondamental, et chaque musulman doit l’assumer. Il existe ensuite un niveau de résistance plus élevé, que seuls atteignent les croyants les plus engagés. Il s’agit de protéger les gens et la société face à des puissants qui ne cherchent que richesse et domination, et qui sont prêts à tout pour atteindre leur but. C’est le cas des notables de La Mecque à l’époque du Prophète ﷺ, comme Umayya ou Abû Jahl. Ces puissants, guidés uniquement par leurs intérêts, souvent mêlés à ceux de leur tribu ou de leur pays, existent à chaque époque. Ils parviennent à duper la population et à la contrôler, n’hésitant pas à provoquer des conflits armés. Le Prophète ﷺ ne se tait pas face à eux. Pour le bien des hommes, il condamne leurs actes, dit la vérité et se dresse avec patience, toujours de manière pacifique. Lorsque les musulmans émigrent à Médine et que les notables mecquois veulent les réduire au silence par les armes, les croyants se défendent, en respectant une éthique révélée par Dieu : ne pas tuer de civils, ne pas tuer d’enfants, ne pas tuer d’animaux, ne pas détruire d’arbres, etc. L’islam ne prône pas la guerre, mais Dieu autorise les hommes à se défendre contre les agresseurs. Le Prophète ﷺ est un homme de paix, dont l’objectif est de transmettre son message dans la liberté et la sérénité. Dès qu’il en a l’occasion, il amène ses adversaires à signer une trêve, connue sous le nom de traité de paix de Hudaybiyya. Le Prophète ﷺ sait que la paix favorise le dialogue et lui permet d’accomplir pleinement sa mission : transmettre le message de l’islam révélé par Dieu, ouvrir le dialogue et agir pour le bien.

La résistance des premiers croyants face à l’oppression mecquoise

Le Prophète ﷺ et ses Compagnons évoluent à La Mecque dans un contexte d’islamophobie décomplexée et violente. Pour les aider à résister, Dieu leur rappelle la nécessité de revenir à Lui Seul et de Le vénérer, notamment à travers la prière (salât). Il ne s’agit pas simplement d’accomplir la prière en suivant ses formes et ses gestes extérieurs, mais de la vivre avec une intensité telle, avec une concentration et une présence si profondes, que le cœur en soit transformé et que la foi s’élève, cette foi essentielle pour tenir face à l’oppression des hommes. Dieu révèle aussi des versets qui rappellent la réalité du monde invisible, ainsi que les comportements à adopter face à l’épreuve, comme lorsqu’Il dit : « Très certainement, Nous vous éprouverons par un peu de peur, de faim, de pertes de biens, de personnes et de fruits. Et fais la bonne annonce aux endurants, qui disent, quand un malheur les atteint : ‘Certes, nous sommes à Dieu, et c’est à Lui que nous retournerons.’ Ceux-là reçoivent des bénédictions de leur Seigneur ainsi que la miséricorde. Et ce sont eux les bien-guidés » (Coran : 2, 155 à 157). Dieu souligne aussi qu’Il est avec les gens de bien, et qu’ils doivent faire preuve de patience et de sincérité dans leurs actes pour mériter Son soutien. Il dit : « Ô vous qui croyez ! Cherchez secours dans la patience et la prière. Dieu est avec les endurants » (Coran : 2, 153), et aussi : « Dieu est avec ceux qui Le craignent et ceux qui sont bienfaisants » (Coran : 16, 128). Les treize premières années de la révélation, appelées « période mecquoise », sont donc marquées par de grandes épreuves en raison de l’hostilité des notables de La Mecque. Que reprochent ces derniers au Prophète Muhammad ﷺ ? Bien qu’ils reconnaissent son honnêteté et sa véracité, ils rejettent son message en l’accusant de troubler l’ordre public. Prenons un exemple pour comprendre : les notables mecquois considèrent qu’un esclave n’est pas un homme libre, qu’il peut être vendu et acheté. Le Prophète ﷺ, lui, affirme que les esclaves sont des êtres humains, qu’ils descendent d’Adam, qu’ils sont libres, et que leur corps n’est pas une marchandise. Ce message remet en cause un système économique basé sur l’exploitation humaine et menace, à long terme, l’existence même de l’esclavage. Sentant leurs intérêts menacés, les notables mecquois cherchent à faire taire le Prophète ﷺ en l’accusant de semer le désordre. Leur véritable problème semble être le risque de perdre leur pouvoir et leur richesse, ce qui explique aussi leur refus de voir le Prophète ﷺ dénoncer l’idolâtrie. Le culte de plus de trois cent soixante divinités à La Mecque sert bien leurs intérêts, puisque ces divinités attirent chaque année des milliers d’Arabes pour le pèlerinage. Durant cette période, les marchés prospèrent, l’argent circule abondamment, et La Mecque devient une cité puissante. L’appel à l’adoration d’un Dieu Unique vient donc bouleverser un système injuste, dans lequel les puissants asservissent les hommes pour servir leurs seuls intérêts.

Quant aux habitants de La Mecque, ils ne disent rien et suivent leurs notables aveuglément, avec une confiance totale, car le système est tribal. Ils restent attachés aux traditions de leurs ancêtres, sans remise en question ni esprit critique. Il leur est très difficile de réfléchir par eux-mêmes et de manière libre. À cela s’ajoute le rôle des poètes qui relaient la propagande en servant les intérêts de ceux qui les rémunèrent. Le Prophète ﷺ affronte cette propagande et fait tout ce qui est en son pouvoir pour éveiller les consciences, en touchant à la fois les esprits et les cœurs. Il s’adresse à la nature humaine (fitra), capable de distinguer le bien du mal et le vrai du faux. Au début, ses compagnons sont peu nombreux, mais leur nombre augmente progressivement, car ils voient en lui un homme intègre, désintéressé, qui agit pour le bien des hommes, en particulier des plus démunis. Dieu dit : « Dis : Ce que je vous demande comme rétribution, c’est pour vous-mêmes. Ma récompense n’incombe qu’à Dieu. Et Il est témoin de toute chose » (Coran : 34, 47). Les Arabes finissent par ouvrir les yeux et par suivre le Prophète ﷺ, qu’ils jugent plus crédible, plus juste, plus éthique, et en même temps plus puissant. Nous ne le répéterons jamais assez : toute personne croyante qui veut transmettre un message et changer le monde doit adopter un comportement noble et irréprochable, et ne rien attendre de ce bas monde. Elle doit agir pour Dieu, et par miséricorde envers Ses créatures.

Le seul ennemi du croyant, c’est Satan, au sujet duquel Dieu dit : « Ô gens ! Mangez de ce qui est licite et bon sur la terre. Et ne suivez pas les pas de Satan, car il est pour vous un ennemi déclaré » (Coran : 2, 168). Si Joseph pardonne à ses frères qui lui ont fait du tort, et s’allie plus tard au roi d’Égypte pour servir et protéger un peuple pourtant idolâtre, c’est parce qu’il sait que son véritable ennemi est Satan. Il lui est alors facile de pardonner à ses frères qui tendent vers le repentir, mais aussi de soutenir un roi idolâtre animé d’une sincère volonté de faire le bien autour de lui. Le Prophète ﷺ adopte le même comportement lors de la libération de La Mecque (fath Makka) en l’an 8 de l’hégire. Alors qu’il se trouve en position de force face aux notables mecquois, il leur pardonne leur hostilité passée, bien qu’ils l’aient combattu avec acharnement. Il pardonne ainsi à Abû Sufyân, Hind, Suhayl b. ‘Amr, Safwân b. Umayya, et d’autres encore. Ses Compagnons le suivent, en mettant leur ego de côté, conscients que seule la satisfaction de Dieu doit être visée. Les conséquences sont immenses : Satan est dépité, car le pardon des croyants et leur comportement noble envers leurs anciens adversaires ouvre les cœurs, les apaise, et les conduit, avec le temps, vers l’islam. Si les croyants réussissent à adopter une telle noblesse, c’est parce qu’ils ont travaillé leur spiritualité et renforcé leur foi. Ils maîtrisent leur ego et résistent à toute forme d’oppression intérieure. Leur lien avec Dieu les transforme, les fait passer des ténèbres à la lumière, et les pousse sans cesse à rechercher la satisfaction divine, non celle des hommes. Mais il est évident que celui qui ne prend pas conscience que son véritable ennemi est Satan ne pourra jamais pardonner à ses adversaires d’hier. Et un jour, il risque à son tour de devenir un tyran.

Le Prophète ﷺ et ses Compagnons suivent la voie tracée par le Coran, une voie qui les mène à la réussite. Leur parcours reste cependant semé d’embûches, car leurs opposants font tout pour les réduire au silence. Ils commencent par calomnier le Prophète ﷺ, l’accusant d’être un sorcier, un imposteur, et de ne chercher qu’à s’enrichir. Le Prophète ﷺ répond à ces attaques en transmettant fidèlement les versets révélés par Dieu. Dieu dit par exemple : « Ceci est, en vérité, la parole d’un noble Messager. Ce n’est pas la parole d’un poète – peu vous croyez – ni la parole d’un devin – peu vous vous souvenez. C’est une révélation venant du Seigneur des mondes » (Coran : 69, 40 à 43). Le fait que Dieu réponde Lui-même aux accusateurs du Prophète ﷺ nous enseigne que nous aussi, nous devons répondre aux attaques en rétablissant la vérité. C’est ensuite aux gens de se faire leur propre opinion en toute liberté. Mais se taire n’est pas l’attitude recommandée dans le Coran. Lorsque la calomnie ne suffit pas, les notables de La Mecque passent à la persécution, ciblant les musulmans encore peu nombreux. On passe ainsi d’une étape à l’autre, de la diffamation à la violence, ce qui nous aide à comprendre comment agit le tyran. Il ne faut pas céder au pessimisme, car les épreuves forgent les âmes et permettent d’accéder à la réussite, à condition d’adopter le bon comportement.

À l’époque du Prophète ﷺ, les plus pauvres et les plus vulnérables, comme les esclaves qui embrassent l’islam, sont torturés. Quant aux plus aisés, ils subissent un boycott économique qui les pousse à choisir entre leurs biens et leur foi. Même le Prophète ﷺ est physiquement agressé, au point qu’on tente de l’assassiner avant son départ vers Médine. Les croyants résistent à l’oppression et à la violence grâce à la révélation du Coran, qui les invite à patienter dans l’attente de l’aide de Dieu. Dieu dit : « Pensez-vous entrer au Paradis sans que vous ne soyez éprouvés comme l’ont été ceux qui vous ont précédés ? Ils furent touchés par l’adversité et la détresse, et secoués jusqu’à ce que le Messager et ceux qui croyaient avec lui disent : ‘Quand viendra le secours de Dieu ?’ – Eh bien, le secours de Dieu est proche » (Coran : 2, 214). Les croyants patientent donc et invoquent Dieu en espérant Son soutien, qui viendra quelque temps plus tard. Malgré les persécutions, ils ne répondent pas par la violence ni par la vengeance. Sumayya est tuée par Abû Jahl sous les yeux de son fils ‘Ammâr, sans que celui-ci ne cherche à se venger, car la vengeance ne fait pas partie de l’éthique islamique. Les spécialistes de la Sîra affirment que jamais le Prophète ﷺ ne se venge. Les premiers croyants qui s’opposent aux puissants savent supporter les injustices et pardonner à leurs agresseurs lorsqu’ils changent d’attitude. Quel est le crime de Sumayya ? A-t-elle tué des hommes, des femmes ou des enfants ? Absolument pas. On lui reproche simplement de refuser de revenir à l’idolâtrie et de rester ferme dans sa foi en un Dieu Unique. Les notables mecquois cherchent à la soumettre de force à leur vision et à leur système par une politique de terreur directe. Le symbole le plus fort de cette résistance demeure Bilâl, qui, malgré les tortures, continue de proclamer que Dieu est Unique. Bilâl, qui est esclave, est finalement acheté puis affranchi par Abû Bakr. Ses paroles répétées sous la torture – « Ahad, Ahad » (Unique, Unique) – deviennent même le slogan des croyants lors de la bataille de Badr. Ce même Bilâl, véritable figure de la résistance, pardonne lui aussi aux Mecquois leur oppression lors de la libération de La Mecque.

Les premiers croyants qui soutiennent le Prophète ﷺ font partie de l’élite. Ils le suivent sans aucun intérêt matériel ou politique. Ils sont prêts à sacrifier leur vie et leurs biens en échange du Paradis. Ils se mettent au service de Dieu et veulent le bien de Ses créatures en les libérant de l’emprise des hommes. Leur sacrifice est immense et sincère, et Dieu rappelle constamment que ceux et celles qui souhaitent transformer ce monde et faire face à l’oppression doivent être prêts à perdre leur vie et leurs biens. Dieu dit : « Dis : si vos pères, vos fils, vos frères, vos épouses, vos clans, les biens que vous avez acquis, le commerce dont vous craignez le déclin et les demeures qui vous plaisent vous sont plus chers que Dieu, Son Messager et le combat dans le sentier de Dieu, alors attendez que Dieu fasse venir Son ordre. Et Dieu ne guide pas les gens pervers » (Coran : 9, 24). Il dit aussi : « Ô vous qui avez cru ! Que ni vos biens ni vos enfants ne vous détournent du rappel de Dieu. Et quiconque fait cela, ceux-là sont les perdants » (Coran : 63, 9). Si les premiers croyants sont aussi sincères et engagés, c’est parce que leur guide, Muhammad ﷺ, est exemplaire. Lorsque ‘Utba, un notable de La Mecque, lui propose de faire de lui un roi ou l’homme le plus riche de la cité, il refuse fermement. Ni le Prophète ﷺ ni ses compagnons ne se laissent corrompre par les biens de ce monde. Il est évident que si le musulman ne possède pas une foi et une vie spirituelle solides, il ne pourra pas faire face à ce genre d’épreuve, et donc ne pourra jamais contribuer à améliorer ce monde. Celui qui ne parvient pas à maîtriser ses passions ne pourra pas orienter le monde vers une voie noble.

Les premiers croyants ne sont pas très nombreux. Ils sont environ cinq cents durant la période mecquoise, alors que La Mecque compte près de dix mille habitants. Il nous paraît important de souligner ce point, car certains pensent qu’il faut être nombreux pour changer les choses. En islam, cette idée est erronée, car l’accent est toujours mis sur la qualité, jamais sur la quantité. Il vaut mieux accomplir peu de prières surérogatoires avec concentration et sincérité que d’en faire beaucoup en étant distrait. Le grand nombre n’a donc aucune incidence sur la réussite spirituelle. Dieu dit : « Combien de fois une troupe peu nombreuse a, par la grâce de Dieu, vaincu une troupe très nombreuse ! Et Dieu est avec les endurants » (Coran : 2, 249). Les premiers croyants ne cherchent donc pas à multiplier les adhésions, mais à s’élever spirituellement pour faire partie d’une élite qui appelle au bien (amr bi al-ma‘rûf), qui dénonce le mal reconnu comme tel (nahy ‘an al-munkar) et qui agit dans le sens du bien. Quant à leur nombre, cela relève de la volonté divine. Dieu guide qui Il veut, et cela Lui appartient. Le rôle du musulman est simplement de transmettre le message avec bienveillance. C’est pourquoi on trouve parmi les premiers compagnons des profils très divers : des femmes, des riches, des pauvres, des affranchis, toutes les couches de la société sont concernées. On rencontre aussi des figures comme Abû Dharr, dont la tribu, Ghifâr, est connue pour attaquer les caravanes dans le désert. En voyant que même des brigands sont guidés par Dieu, le Prophète ﷺ s’exclame avec étonnement et admiration que Dieu guide véritablement qui Il veut.

La résistance du croyant : entre action, parole et patience face à l’épreuve

Lorsque nous parlons de résistance, il ne s’agit ni d’être vulgaire ni d’agir avec agressivité envers les hommes. Il ne s’agit pas non plus de commettre des actes de violence pour se faire entendre, car cela est réprouvé en islam. Le musulman possède une éthique et une foi qui l’empêchent d’agir comme d’autres le feraient. Il sait qu’il sera jugé par Dieu. Dans un hadith, le Prophète ﷺ explique comment réagir face au mal. Il dit qu’il faut changer les choses par la main ; si cela est impossible, alors par la parole ; et si même la liberté d’expression est menacée, alors il faut détester le mal dans son cœur. Mais ce dernier niveau est le plus faible degré de la foi (Muslim). Changer les choses par la main, c’est entreprendre une action concrète. Mais si la dictature s’impose au point que s’exprimer devient un danger, alors le croyant revient à la forme la plus élémentaire de résistance : protéger son âme, préserver son cœur de toute influence néfaste, et éviter tout écart ou toute déviation. Il doit alors détester le mal intérieurement, bien que cela reste le niveau le plus bas de la foi, puisqu’il n’y a plus de résistance active et concrète. Il ne faut alors pas s’attendre à un changement dans la société. Quant aux formes les plus élevées de résistance, nous avons déjà cité précédemment l’exemple de Sumayya et de Bilâl.

Parmi les comportements à adopter, il y a le fait de s’exprimer avec bienveillance et sincérité, car l’homme est plus réceptif lorsqu’on lui parle ainsi. Si une personne emploie des paroles blessantes, celles-ci sont exploitées par Satan, qui provoque une rupture et aggrave la situation. C’est pourquoi Dieu ordonne à Moïse et à son frère de parler avec douceur à Pharaon, dans l’espoir qu’il se rappelle de Dieu et qu’il Le craigne (Coran : 20, 44). Ils transmettent donc la vérité à un tyran, condamnant ses actes par la parole, tout en restant dans le cadre spirituel fixé par Dieu. Le croyant s’adresse avec douceur et respect à ceux qui détiennent le pouvoir, comme Joseph face au roi d’Égypte, ou encore Ja‘far, le cousin du Prophète ﷺ, devant le roi chrétien d’Abyssinie. S’il subit une agression physique, il a le droit de se défendre pour se protéger, mais sans provoquer le chaos. C’est cette voie que suivent le Prophète ﷺ et ses Compagnons à La Mecque et ensuite à Médine. Ils s’adressent avec humilité aux notables de la cité, condamnent le mal avec sincérité et bienveillance, mais cela ne suffit pas. Alors ils poursuivent avec patience et persévérance en faisant face à leur hostilité. Trois principes issus de la foi les accompagnent : la confiance en Dieu, l’acceptation du destin et la croyance en la vie après la mort. Un croyant résistant ne peut réussir sans une conviction profonde dans ces trois fondements.

Sur le plan spirituel, le Coran nous rappelle que le croyant résistant est mis à l’épreuve par Dieu, et qu’il réussit s’il ne s’écarte pas de la voie divine face à l’épreuve, s’il se montre patient et persévérant. Dieu dit : « Les gens pensent-ils qu’on les laissera dire : ‘Nous croyons’, sans les éprouver ? Certes, Nous avons éprouvé ceux qui ont vécu avant eux. Dieu connaît donc ceux qui sont sincères, et Il connaît ceux qui mentent » (Coran : 29, 2 et 3). Il ne fait donc aucun doute que nous serons, nous aussi, éprouvés à notre époque si nous suivons la voie du bien, et ce, quel que soit le pays où nous vivons. La réussite face à l’épreuve est parfaitement illustrée à travers l’histoire de Tâlût (Saül) dans le Coran, lorsque Dieu dit : « Puis, au moment de partir avec les troupes, Saül dit : ‘Voici : Dieu va vous éprouver par un fleuve ; quiconque y boira ne sera plus des miens, et quiconque n’y goûtera pas sera des miens – sauf celui qui en puisera une seule gorgée dans le creux de sa main.’ Ils en burent, sauf un petit nombre d’entre eux. Puis, lorsqu’ils l’eurent traversé, lui et ceux des croyants qui l’accompagnaient, ils dirent : ‘Nous voilà sans force aujourd’hui face à Goliath et à ses troupes !’ Ceux qui étaient convaincus qu’ils rencontreraient Dieu dirent : ‘Combien de fois une troupe peu nombreuse a, par la grâce de Dieu, vaincu une troupe très nombreuse ! Et Dieu est avec les endurants.’ Et quand ils affrontèrent Goliath et ses troupes, ils dirent : ‘Seigneur ! Répands sur nous l’endurance, affermis nos pas et accorde-nous la victoire sur ce peuple mécréant.’ Ils les mirent en déroute, par la grâce de Dieu » (Coran : 2, 249 et 250). Il en est de même pour le Prophète ﷺ et ses Compagnons durant les batailles : eux aussi sont mis à l’épreuve par les attraits de ce monde, et Dieu leur accorde la réussite car ils tiennent bon, malgré quelques erreurs, en restant sincères et patients. En islam, il est essentiel de rappeler que c’est Dieu qui accorde la réussite, ici-bas comme dans l’au-delà. Les hommes, quant à eux, ne font qu’essayer de l’atteindre, mais seule la voie tracée par le Coran permet véritablement d’y parvenir.

Disons un mot sur ces musulmans qui rejettent toute forme de résistance de la part des croyants. À les entendre, les musulmans doivent obéir aveuglément aux dirigeants, ne jamais s’opposer à eux. Cet état d’esprit revient à soumettre le croyant aux puissants et à leurs décisions, sans discernement. Avec une telle mentalité, il est évident que le mal continue de prospérer. En islam, nous trouvons le principe du bon conseil (nasîha), qui peut, selon les circonstances, inclure la critique bienveillante d’un acte ou d’une politique injuste.

Cheminer vers Dieu et libérer les hommes

Pour conclure, rappelons que le musulman cherche à s’améliorer et à cheminer vers Dieu. Le Paradis compte cent degrés, et il vise le plus haut : le Firdaws. Il fait des efforts constants pour progresser et tendre vers l’excellence (ihsân). Il marche sur les traces du Prophète ﷺ, qui a su transformer le monde et libérer les hommes de toute domination humaine. Son message a été accueilli favorablement par les Irakiens et les Syriens, alors sous l’emprise des Perses et des Byzantins. Ces peuples ont vu en lui et en ses compagnons des libérateurs, non des conquérants. C’est pourquoi nous utilisons le terme fath (libération) pour désigner la prise pacifique de La Mecque. De même, nous parlons de futuhât, issu de la même racine, pour désigner les mouvements de libération des peuples colonisés par des puissances étrangères. Ce projet de libération a été porté par les Compagnons sous la direction des quatre califes bien guidés, dans le prolongement direct de la voie prophétique. Les croyants ne sont ni violents, ni barbares, ni semeurs de chaos. Ils œuvrent pour le bien, dénoncent le mal et cherchent à construire une société juste et équilibrée, où qu’ils soient. Ils écoutent leurs contradicteurs avec objectivité et se remettent en question lorsque cela est nécessaire, toujours dans le but de plaire à Dieu. Mais ils ne se laissent ni intimider ni humilier, et savent se défendre sans jamais tomber dans l’injustice. Sont-ils parfaits ? Non, comme tout être humain, ils ont leurs défauts, mais ils avancent vers Dieu et s’efforcent de progresser avec le temps.

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