Khabbâb b. al-Aratt est armurier à La Mecque : dans son atelier, il fabrique des épées qu'il revend ensuite. Un jour, des clients mecquois viennent y récupérer leur commande et le trouvent absent, chose inhabituelle chez lui. Ils patientent. Lorsqu'il arrive enfin, ils remarquent sur son visage une expression étrange, à la fois interrogative et bouleversée, des larmes aux yeux.
Un converti trahi par son propre visage
Les mecquois lui demandent s'il a terminé la fabrication de leurs épées. Khabbâb sèche ses larmes et répond, tout sourire, sans répondre à la question : « Ce qu'il avance est vraiment étrange ! » Il semble se parler à lui-même. Interrogé à nouveau, il les fixe d'un regard perdu et rêveur : « L'avez-vous vu ? Avez-vous entendu ce qu'il a dit ? » Les mecquois échangent des regards étonnés. L'un d'eux le provoque : « Et toi Khabbâb, l'as-tu vu ? » Khabbâb rétorque avec ironie : « De qui parles-tu ? » L'homme s'emporte : « Je parle de la même personne que celle dont tu nous parles ! »
Khabbâb veut que ces hommes comprennent qu'il n'a pas cédé à leur ruse : c'est de lui-même qu'il a reconnu la vérité et choisi de l'annoncer ouvertement, sans honte. Il finit par répondre, souriant et joyeux : « Oui, je l'ai vu et entendu. J'ai reconnu en lui la vérité, et la lumière a jailli de ses paroles. » L'un des idolâtres présents s'écrie alors : « Ô serviteur d'Umm Anmâr ! Qui est donc cet homme dont tu nous parles ? » Dans un calme absolu, Khabbâb répond : « Ô frères arabes ! Qui, parmi votre peuple, est plus attaché que lui à la vérité ? De quelle autre bouche la lumière jaillit-elle sans cesse ? » Un mecquois hausse la voix : « Je pense que tu nous parles de Muhammad ?! » Khabbâb acquiesce : « Oui, il est sans aucun doute le Messager de Dieu. Il nous a été envoyé pour nous faire sortir des ténèbres et nous guider vers la lumière. » Les mecquois présents lui sautent alors dessus pour le battre. Khabbâb perd connaissance et ne se réveille que plusieurs heures plus tard, le sang ayant coulé le long de ses habits et de son corps.
La persécution d'un homme sans clan
Une fois musulman, Khabbâb est persécuté et torturé car il est pauvre et n'appartient pas à Quraych. Il patiente pourtant face à l'orgueil et à la violence de ses bourreaux, continuant à condamner l'idolâtrie et la tyrannie. Al-Sha‘bî témoigne de son endurance : « Khabbâb fit preuve d'une endurance exceptionnelle et refusa de céder face aux négateurs. Exaspérés par sa fermeté, ils le plaquèrent contre un rocher brûlant, au point que sa chair se détacha par endroits sous l'effet de la chaleur. » Les Mecquois finissent par récupérer tout le fer présent dans son atelier : ils le chauffent et le transforment en chaînes qu'ils lui passent aux mains et aux pieds.
« Vous êtes trop pressés » : l'invocation du Prophète ﷺ
Un jour, Khabbâb et d'autres musulmans opprimés se rendent auprès du Prophète ﷺ pour se plaindre, alors qu'il est allongé à l'ombre de la Ka‘ba. Ils lui demandent d'implorer Dieu de leur porter secours. Khabbâb raconte lui-même la scène : « À ces paroles, le visage du Prophète ﷺ devint rouge. Il se redressa alors et dit : "Parmi les nations qui vous ont précédés, il arrivait qu'un croyant soit enfoui dans la terre, seule la tête dépassant, puis qu'on pose une scie sur celle-ci sans qu'il ne renie sa foi. Il arrivait aussi que l'on arrache la chair d'un croyant avec des peignes de fer, sans que cela ne l'amène à renier sa religion. Par Dieu, Dieu fera assurément triompher Sa religion, au point qu'un voyageur pourra se rendre de Sanaa à Hadramawt sans craindre autre chose que Dieu, ou qu'un loup s'en prenne à ses moutons. Mais vous êtes trop pressés." » [Bûkhârî]. Après ces mots, la foi et la détermination de Khabbâb et de ses compagnons ne font que grandir.
Les Quraychites vont jusqu'à inviter Umm Anmâr — dont Khabbâb était l'esclave affranchi — à prendre part à sa torture. Elle met du fer dans le feu avant de le déposer sur sa tête ; il souffre sans crier, refusant de satisfaire l'orgueil de ses bourreaux. Un jour, le Messager de Dieu ﷺ passe près de lui et voit le fer encore brûlant posé sur sa tête. Saisi de compassion et de tristesse, ne pouvant rien faire d'autre, il l'encourage à patienter et à invoquer Dieu, puis invoque lui-même son Seigneur : « Ô Seigneur, apporte ton soutien à Khabbâb. » Umm Anmâr sera par la suite frappée d'une démence telle qu'elle se met à aboyer comme un chien ; le seul remède qu'on lui indique est de cautériser sa tête au fer brûlant, matin et soir — une épreuve qui rappelle, presque à l'identique, celle qu'elle avait infligée à Khabbâb.
Le maître du Coran caché
Dès le début de la prédication, Khabbâb ne se contente pas d'adorer Dieu en priant : il se rend auprès des musulmans qui cachent leur foi pour leur transmettre les versets révélés. Ibn Mas‘ûd affirmera qu'il devient une référence pour la mémorisation du Coran et son enseignement — un témoignage d'autant plus fort que le Prophète ﷺ dira à propos d'Ibn Mas‘ûd lui-même : « Celui qui veut réciter le Coran tel qu'il a été révélé, qu'il le récite suivant la lecture d'Ibn Umm ‘Abd. »
C'est Khabbâb qui enseigne le Coran à Fâtima bint al-Khattâb et à son époux Sa‘îd b. Zayd, le jour où ‘Umar b. al-Khattâb se rend chez eux. En voyant ‘Umar embrasser l'islam, Khabbâb sort de sa cachette et lui dit : « Ô ‘Umar ! Par Dieu, j'espère que tu es celui que Dieu a choisi pour exhausser l'invocation de Son Messager ﷺ. Si je dis cela, c'est parce que j'ai entendu le Prophète ﷺ dire hier : "Ô Seigneur ! Soutiens l'islam par celui de ces deux hommes que tu aimes le plus : Abû al-Hakam b. Hishâm et ‘Umar b. al-Khattâb." » ‘Umar lui demande alors où trouver le Messager de Dieu ﷺ ; Khabbâb lui répond : « Au pied du mont Safâ, chez al-Arqam b. Abî al-Arqam. »
Les notables de La Mecque, de leur côté, refusent de se mêler aux pauvres pour écouter la révélation : ils réclament qu'un jour leur soit consacré à part, ne souhaitant pas se mélanger à Khabbâb, Suhayb et Bilâl. Dieu condamne cette demande en révélant : « Ne repousse pas ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, cherchant Sa Face. Tu n'as pas à leur demander compte de quoi que ce soit, et ils n'ont pas à te demander compte de quoi que ce soit. Les repousser serait te mettre au nombre des injustes. » (6 : 52-54) Après cette révélation, le Prophète ﷺ traite toujours les plus démunis parmi les musulmans avec respect et dignité : en les voyant, il leur étale son manteau et passe sa main sur leurs épaules en disant : « Bienvenue à ceux que mon Seigneur m'a recommandé. »
Une vie de sacrifice jusqu'au dernier jour
Khabbâb participe à toutes les batailles aux côtés du Prophète ﷺ. Sous les quatre califes, il reçoit une rente de l'État musulman en tant qu'Émigré, ce qui lui permet de construire une demeure à Kûfa. Il conserve ses biens dans un endroit de la maison connu de tous, où toute personne dans le besoin peut venir se servir directement.
Malgré cette générosité, Khabbâb pleure en se rappelant du Prophète ﷺ et des compagnons qui ont consacré leur vie à la voie de Dieu sans être attirés par les richesses de ce bas monde. Alors qu'il est mourant, un visiteur lui dit : « Ô ‘Abdallâh ! Réjouis-toi, car tu vas bientôt rejoindre tes frères. » Khabbâb répond en pleurant : « Je ne suis pas effrayé, mais vous m'avez rappelé des hommes et des frères qui ont quitté ce monde en ayant reçu une récompense pleine et entière. Ils n'ont tiré aucun profit de ce bas monde. Quant à nous, nous sommes restés après eux et avons amassé tant de richesses que nous l'avons investi dans la terre. » Il désigne alors sa modeste maison, puis l'endroit où il stockait ses biens : « Par Dieu ! Je n'ai jamais caché mes biens, ni refusé qu'un nécessiteux y accède. » Se tournant ensuite vers son linceul, qu'il trouve trop luxueux à son goût, il ajoute en pleurant : « Regardez, voici mon linceul. Quant à Hamza, l'oncle du Prophète ﷺ, lorsqu'il tomba en martyr, il n'eut pour linceul qu'un manteau si court que, s'il couvrait sa tête, ses pieds restaient découverts. »
Khabbâb décède en l'an 37 de l'hégire. Alors que ‘Alî passe près de sa tombe au retour de la bataille de Siffîn, il demande qui y est enterré. On lui répond qu'il s'agit de Khabbâb. Il contemple alors sa tombe avec humilité et tristesse et dit : « Que Dieu fasse miséricorde à Khabbâb. Il s'est converti à l'Islam par conviction, a émigré à Médine par soumission et a lutté toute sa vie dans la voie de Dieu. »



