D'après ‘Abdallah ibn Mas‘ûd, le Prophète ﷺ a dit : « On ne peut envier que deux personnes : un homme à qui Allah a donné des richesses, et qui a la force de les dépenser au service de la vérité [...] ». Parmi les compagnons du Prophète ﷺ, ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf, l'un des dix promis au paradis, est certainement l'un des compagnons qui doit être le plus pris en exemple à cet égard.
Sa naissance et sa conversion
‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf est né dix ans après l'année de l'éléphant dans le clan qurayshite des Banû Zuhra. Suite à la prédication menée par Abû Bakr as-Siddîq, il est l'un des premiers à se convertir à l'islam. Selon Ibn Hajar, ‘Abd ar-Rahmân aurait appris l'arrivée du Prophète ﷺ auprès d'un vieil homme alors qu'il était en voyage commercial au Yémen. Lorsqu'à son retour à La Mecque, Abû Bakr lui apprit que Muhammad ﷺ avait reçu la prophétie, ‘Abd ar-Rahmân se convertit directement.
Trois émigrations dans le sentier d'Allah
À l'instar des premiers musulmans et malgré sa lignée et ses richesses, ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf subit les persécutions des Qurayshites. Lorsque le climat devient délétère pour les croyants, le Prophète ﷺ suggère à ses compagnons d'émigrer en Abyssinie où se trouve le négus Ashama, un souverain chrétien et juste chez lequel les musulmans espèrent pouvoir adorer leur Seigneur en paix. ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf accomplit ainsi au mois de Rajab de la cinquième année de la révélation la première émigration en Abyssinie, accompagné d'onze hommes et quatre femmes. Au mois de ramadan de la même année, ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf et les autres émigrés retournent à La Mecque après avoir été induits en erreur, pensant que les membres de Quraysh s'étaient tous convertis et que La Mecque était devenue sûre pour les croyants. Lorsqu'il se rend compte de l'erreur, il décide de retourner en Abyssinie à nouveau, accomplissant une seconde fois la hijra. Il est ensuite l'un des premiers à rejoindre le Prophète ﷺ à Médine, ce qui fait de lui l'un des rares compagnons à avoir émigré dans le sentier d'Allah à trois reprises.
L'arrivée à Médine et le lien de fraternité
‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf est à La Mecque un riche commerçant. Lorsqu'il émigre à Médine, il abandonne ses richesses à La Mecque et son commerce pour Allah, et devient un simple réfugié ayant fui pour préserver sa foi. Le Prophète ﷺ établit un projet de fraternisation pour intégrer harmonieusement la première génération de réfugiés à la société, unissant muhâjirûn et ansâr à travers des liens forts. Ainsi, après que le Prophète ﷺ eut établi un lien de fraternité entre eux, le Médinois Sa‘d ibn al-Rabî‘ dit à ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf, qu'il hébergeait : « Je suis le plus aisé des Ansâr ; je partagerai avec toi ma fortune dont je te donnerai la moitié. J'ai deux épouses, dis-moi laquelle te plaît le plus ; je me séparerai alors d'elle et après que son délai de viduité sera passé, tu pourras l'épouser. » ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf refuse poliment, cherchant plutôt à devenir rapidement autonome : « Que Dieu bénisse ta famille et tes biens ! Indique-moi où se trouve votre marché. » Quelque temps plus tard, le Prophète ﷺ l'aperçoit et remarque qu'il est bien habillé. Il lui en demande la raison, et ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf répond qu'il vient de se marier, et qu'il a payé la dot avec un noyau d'or.
L'intégration à la société médinoise
Cet épisode de la vie de ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf traduit sa forte volonté d'intégration à la société médinoise dans tous ses aspects. Sur le plan social, outre son mariage avec une femme médinoise, il est le premier muhâjir à avoir construit une grande maison à Médine, maison labellisée « la maison des invités » car le Prophète ﷺ y accueille ses convives. On l'appelle aussi « la grande maison » car c'était la première maison luxueuse construite par un muhâjir.
Un « commerce intarissable »
Concernant l'aspect financier, alors qu'il arrive à Médine en ayant abandonné derrière lui tous ses biens, ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf s'enrichit de nouveau grâce à son excellent sens des affaires et la bénédiction de Dieu sur son commerce. Les multiples émigrations qu'il a pu accomplir dans le sentier d'Allah semblaient être, de prime abord, des sacrifices. Mais il s'agit là en réalité d'un « commerce intarissable ». En témoigne le verset ci-dessous où Allah inspire la première émigration en Abyssinie puis promet aux persévérants d'être rémunérés au-delà de toute espérance :
« Dis : “Ô Mes serviteurs qui avez la foi ! Craignez votre Seigneur ! Car à ceux qui font le bien ici-bas est réservée une belle récompense, et la Terre de Dieu est assez vaste [pour qui veut Le servir]. En vérité, les persévérants seront rémunérés au-delà de toute espérance.” »
Une générosité qui nourrit Médine
Bien que ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf soit aisé, sa crainte de Dieu à propos de tous les biens qu'il possède l'invite à donner énormément en aumône, à affranchir les esclaves et à nourrir les pauvres. Talha ibn ‘Ubaydallah, surnommé al-Fayyâd par le Prophète ﷺ pour sa générosité, rapporte que tous les habitants de Médine dépendent d'une façon ou d'une autre des aumônes de ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf. Un tiers des habitants de Médine avait des dettes que ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf a remboursées, un tiers avait des dettes envers lui qu'il a pardonnées, et un tiers reçoivent directement sa sadaqa. Un jour, il distribue jusqu'à 40 000 dinars parmi les pauvres de son clan, et de la ville, ainsi que parmi les réfugiés et les épouses du Prophète ﷺ.
Son rôle politique : l'arbitre de la succession de ‘Umar
‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf a également eu un impact politique sur la société médinoise. Alors que ‘Umar ibn al-Khattâb était mourant, al-Fârûq nomme six parmi les plus éminents compagnons encore en vie et les charge d'élire son successeur. ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf renonce immédiatement au titre de Commandeur des croyants. Les cinq autres compagnons candidats se décident alors à le nommer arbitre de cette affaire. Lorsque la responsabilité de nommer le troisième calife de l'islam lui revient, il décide, en bon élève du Prophète ﷺ, de d'abord s'enquérir de l'avis des compagnons à Médine avant de nommer ‘Uthmân calife.
Sa mort et son héritage
‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf décède en l'an 32 de l'hégire. Il est relaté de ‘Alî ibn Abî Tâlib que tous les Médinois étaient présents à la prière mortuaire de ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf, un dernier signe de son impact sur la société médinoise et dans les mémoires de ceux qu'il côtoyait. Son souvenir perdura à Médine puisque son fils Abû Salama ibn ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf fait partie des 7 grands juristes de Médine.
Sources
- Rapporté dans Musnad Ahmad et dans al-Adab al-Mufrad.
- الإصابة في تمييز الصحابة
- Rapporté dans Sahîh al-Bukhârî.
- Muhammad al-Yâcine ‘Abd al-Ghanî, Buyût al-saḥâba, Médine, 1999, p. 109.
- az-Zumar (39), verset 10.
- Siyar A‘lâm an-Nubalâ’.



