Le Prophète ﷺ répond systématiquement aux invitations qui lui sont adressées, qu'elles émanent des plus modestes ou des notables de la ville. Il dit explicitement : « Si j'étais invité à manger une épaule (dhirâ‘) [un plat copieux] ou un pied de chèvre (kurâ‘) [un repas très modeste], je l'accepterais et si on m'offrait l'un des deux, j'accepterais. »
Par ces propos, le Prophète ﷺ souligne qu'il honore toute invitation indépendamment de la qualité ou de la quantité du repas proposé, manifestant ainsi son refus de toute forme d'élitisme dans ses relations sociales. Cette attitude se vérifie dans de nombreuses situations.
Du pain d'orge au suif rance
Anas b. Mâlik raconte que le Prophète ﷺ accepte l'invitation d'un homme juif qui l'a convié à manger du pain d'orge accompagné de suif rance. Par modestie et grandeur d'âme, le Prophète ﷺ ne décline pas cette invitation même si le repas est insignifiant. Le pain d'orge constitue l'aliment de base des plus pauvres à Médine, bien moins prisé que le pain de froment. Quant au suif rance, c'est de la graisse animale dont le goût et l'odeur ont quelque peu changé du fait de la longue conservation.
Il répond également à l'invitation d'un ancien esclave (mawlâ) qui travaille comme tailleur (khayyâṭ), un métier artisanal modeste. Anas, qui accompagne le Prophète ﷺ à ce repas, raconte : « On a servi au Messager de Dieu ﷺ du pain d'orge et une sauce avec de la courge et de la viande séchée (qaddîd). » Le bouillon de courge agrémenté de viande séchée est un plat simple et peu coûteux. Pourtant, le Prophète ﷺ se rend chez cet artisan et partage son repas frugal avec la même grâce et la même reconnaissance qu'il manifeste lors des invitations des notables.
Chez Mulayka, la grand-mère d'Anas
Anas raconte que le Prophète ﷺ répond également à l'invitation de sa grand-mère, Mulayka, une dame d'un certain âge qu'il honore en partageant le repas qu'elle a préparé pour lui. Avant de rentrer, le Prophète ﷺ l'honore davantage en accomplissant deux unités de prière sur son vieux tapis, noirci par l'usage. Anas, présent ce jour-là, raconte qu'il asperge le tapis avec un peu d'eau, puis s'aligne avec l'autre garçon – un orphelin (yatîm) – derrière le Prophète ﷺ qui dirige la prière. Sur le troisième rang, se tient la vieille dame.
La simplicité de la scène révèle une leçon profonde sur les priorités prophétiques. Le Prophète ﷺ est l'homme le plus important de la ville : il dirige les affaires des musulmans, veille à la sécurité de tous les citoyens, reçoit les délégations, tranche les litiges, enseigne le Coran. En dépit de ses responsabilités, il prend soin de répondre à l'invitation d'une vieille dame. Il laisse sa mosquée qui réunit les grands compagnons et prend le temps de prier dans cette maison modeste, avec une vieille et deux enfants : l'un est son serviteur, l'autre est un orphelin.
Ce qui frappe dans cet épisode, c'est le renversement complet des priorités aujourd'hui. Aux yeux des puissants de ce monde, quoi de plus insignifiant qu'une vieille femme dans sa modeste demeure ? Quoi de plus négligeable que le temps passé avec un orphelin sans famille influente ? Pourtant, pour le Prophète ﷺ, c'est précisément là que se trouve l'essentiel : dans ces relations humaines authentiques, dans cette présence humble et désintéressée auprès de ceux que la société ignore. Nous trouvons en cette scène un très beau rappel pour toute personne qui repousse la visite d'un parent âgé sous prétexte de « trop de travail » ou qui ne trouve pas de temps à consacrer à un enfant de son entourage car il ne fait pas partie de ses « priorités ».
Une prière chez ‘Itbân b. Mâlik
En dehors des repas, le Prophète ﷺ répond à tout type d'invitation et les Anṣâr aiment avoir l'honneur de l'accueillir dans leurs demeures. C'est le cas de ‘Itbân b. Mâlik, l'imam du clan des Banû Sâlim b. ‘Awf qui dirige la prière dans la mosquée d'al-Jumu‘a. Avec l'âge, ce compagnon commence à avoir des problèmes de vue. Il explique alors au Prophète ﷺ que lorsqu'il pleut, la vallée (wâdî) qui sépare sa demeure de la mosquée se remplit d'eau et il n'arrive pas à la traverser. Il lui demande : « J'aimerais, ô Messager d'Allah, que tu viennes chez moi pour y prier, afin que je puisse en faire un lieu de prière (muṣallâ). » Le Prophète ﷺ lui répond : « Je le ferai, si Dieu le veut. »
Le lendemain matin, il se présente, avec Abû Bakr, chez ‘Itbân et lui demande : « Où souhaites-tu que je prie dans ta maison ? » ‘Itbân lui indique un coin de la maison et le Prophète ﷺ y accomplit la prière de Ḍuḥâ en deux cycles (rak‘a) et dirige toutes les personnes présentes. Ensuite, la famille de ‘Itbân retient le Prophète ﷺ pour un repas et les voisins du quartier affluent en grand nombre afin de saluer le Prophète ﷺ. Ainsi la visite se transforme en un événement convivial important.
Des visites que l'on veut bénies
Les compagnons aiment profiter des visites du Prophète ﷺ et de ses invocations, dont ils connaissent la portée exceptionnelle. ‘Abdallah b. Busr raconte qu'après avoir reçu le Prophète ﷺ pour un repas, son père saisit la bride de sa monture et lui demande d'implorer Allah pour sa famille. En réponse, le Prophète ﷺ dit : « Ô Allah, bénis-les dans ce que Tu leur as accordé, pardonne-leur et fais-leur miséricorde. »
Dans un autre récit, l'épouse de Jâbir, bien que son mari lui ait expressément demandé de ne pas déranger le Prophète ﷺ – venu l'aider dans le règlement de sa dette – ne peut résister à l'occasion qui s'offre à elle. Elle s'exclame : « Ô Messager d'Allah, prie [au sens de « invoque le pardon et la bénédiction d'Allah »] en faveur de mon époux et moi ! » Lorsque Jâbir la réprimande, elle justifie son audace avec ferveur : « Pensais-tu que Dieu ferait entrer Son Messager dans notre maison pour qu'il en reparte sans que je ne lui demande de prier pour nous ? »
L'attitude de l'épouse de Jâbir n'a rien d'exceptionnel : les compagnons savent reconnaître la valeur immense des invocations du Prophète ﷺ. On le voit aussi dans le récit de Sa‘d b. ‘Ubâda. Lorsque le Prophète ﷺ se présente à sa porte et demande l'autorisation d'entrer en lançant le salâm : « Que la paix et la miséricorde d'Allah soient sur vous », Sa‘d répond volontairement à voix basse. Le Prophète ﷺ salue trois fois, et Sa‘d répond trois fois, sans se faire entendre, jusqu'à ce que le Prophète ﷺ reparte. Sa‘d le rejoint alors et lui dit : « Ô Messager d'Allah, que mes parents soient sacrifiés pour toi ! J'ai bien entendu chaque salutation, et j'y ai répondu, mais sans te faire entendre. J'ai simplement voulu que tu multiplies les salutations et les bénédictions sur ma famille et moi. »



