En lâan 5 de lâhĂ©gire, les musulmans de MĂ©dine furent la cible dâune coalition dirigĂ©e par Quraysh et rassemblant plusieurs autres tribus qui, afin de mettre un terme Ă lâinfluence grandissante de lâislam dans la pĂ©ninsule arabique et pour en finir dĂ©finitivement avec le ProphĂšte Muhammad ï·ș, formĂšrent une armĂ©e de dix mille combattants et assiĂ©gĂšrent MĂ©dine. DĂ©savantagĂ©s par leur faible nombre, les musulmans adoptĂšrent une stratĂ©gie consistant Ă creuser un fossĂ© barrant la principale entrĂ©e de la ville, celle situĂ©e au Nord. Cette stratĂ©gie se rĂ©vĂ©la efficace puisque la bataille prit fin avec le retrait des troupes coalisĂ©es aprĂšs un mois de siĂšge. Durant cette bataille, connue sous le nom de bataille des CoalisĂ©s ou bataille du FossĂ©, lâune des principales tribus juives de MĂ©dine, les BanĂ» Qurayza, sâallia Ă la coalition mecquoise ennemie, brisant ainsi le pacte dâassistance mutuelle quâelle avait conclu auparavant avec le reste des tribus de MĂ©dine. Ce pacte dâassistance mutuelle Ă©tait lâune des clauses de la Constitution de MĂ©dine, qui sous lâimpulsion du ProphĂšte ï·ș, avait permis dâunifier les diffĂ©rentes communautĂ©s mĂ©dinoises. Le siĂšge des BanĂ» Qurayza, qui eut lieu immĂ©diatement aprĂšs la bataille des CoalisĂ©s en rĂ©ponse Ă lâacte de haute trahison des BanĂ» Qurayza, et plus particuliĂšrement lâexĂ©cution des combattants de cette tribu, fait lâobjet de discussions encore de nos jours, certains affirmant que des centaines, et mĂȘme des milliers de personnes auraient Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es par les musulmans. Cette Ă©tude, rĂ©alisĂ©e par les chercheurs du Centre de Recherche et dâĂtudes de la ville de MĂ©dine, avec lequel lâInstitut SIRA est partenaire, a pour objectif dâapporter une rĂ©ponse Ă cette question du nombre de personnes ayant Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es, ainsi que de mettre en lumiĂšre les circonstances entourant le jugement qui fut rĂ©servĂ© aux BanĂ» Qurayza Ă la suite de cette trahison. En lâan 5 de lâhĂ©gire, se dĂ©roula la bataille des CoalisĂ©s. AprĂšs un mois de siĂšge, la coalition de dix mille combattants menĂ©e par les Mecquois leva le siĂšge de MĂ©dine, et les diffĂ©rentes armĂ©es des tribus de la coalition rentrĂšrent chez elles sans succĂšs. Ladite bataille des CoalisĂ©s fut immĂ©diatement suivie par le siĂšge du quartier des BanĂ» Qurayza. Il sâagit dâune tribu juive de MĂ©dine qui, durant le siĂšge de la ville, avait trahi le pacte dâassistance mutuelle qui la liait au reste des MĂ©dinois, rejoignant ainsi le camp de la coalition mecquoise. Notre article portera sur ce sujet, et sâintĂ©ressera plus particuliĂšrement au bilan humain de ce siĂšge, qui constitue un sujet de divergence pour de nombreux auteurs. Nous nous demanderons pourquoi le ProphĂšte ï·ș a assiĂ©gĂ© les BanĂ» Qurayza. Combien dâhommes comptait lâarmĂ©e de cette tribu ? Combien de personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es durant et aprĂšs cette bataille ? De quelle maniĂšre ont-elles Ă©tĂ© tuĂ©es ? Par qui et oĂč leurs corps ont-ils Ă©tĂ© ensevelis ? Avant de nous intĂ©resser Ă ces questions qui constitueront le cĆur de cette Ă©tude, commençons par analyser les rapports que les musulmans entretenaient avec les tribus juives de MĂ©dine. Nous Ă©tudierons ensuite la loi qui fut appliquĂ©e pour juger les combattants Ă lâissue de cette bataille. MUSULMANS ET JUIFSĂ MĂDINE Quel rapport entretenaient les musulmans et les tribus juivesĂ MĂ©dine ? Quand le ProphĂšte ï·ș arriva Ă MĂ©dine, il posa les bases de lâĂtat de droit qui allait constituer le ciment de la sociĂ©tĂ© mĂ©dinoise, Ă travers le Pacte citoyen de MĂ©dine. Lâaboutissement de cette vĂ©ritable constitution Ă©crite demanda une longue pĂ©riode de temps, comme le nĂ©cessite la nĂ©gociation de tout traitĂ© Ă©tabli entre plusieurs parties. Ces nĂ©gociations commencĂšrent immĂ©diatement aprĂšs lâHĂ©gire, lors du sĂ©jour du ProphĂšte ï·șchez les BanĂ» âAmr b.âAwf Ă Qubaâ, et ne se terminĂšrent que peu avant la bataille de Badr, presque deux ans aprĂšs lâHĂ©gire. En ce qui concernait les relations entre musulmans et juifs, le traitĂ© se fonda en premier lieu sur la relation entretenue avec les juifs du clan des BanĂ» âAwf, pour ensuite la dĂ©finir comme matrice des relations entre les musulmans et les autres clans juifs de MĂ©dine. Dans chacune des clauses qui traitent de cette question se rĂ©pĂšte la mĂȘme expression : « Ă lâinstar des juifs des BanĂ» âAwf», suivie du nom du clan en question. Or, comme nous le disions plus haut, les BanĂ» âAwf habitaient QubĂąâ et leur clan est le premier clan avec lequel le ProphĂšte ï·ș fut en contact lors de son arrivĂ©e Ă MĂ©dine. Le traitĂ© commence par dĂ©finir les relations entre musulmans, puis explicite les relations entre les musulmans et les juifs des BanĂ» âAwf, et enfin, il adjoint les diffĂ©rents clans selon lâordre dans lequel ils se sont successivement associĂ©s Ă la nouvelle communautĂ© mĂ©dinoise en signant le pacte. En regardant de plus prĂšs, il apparaĂźt dâailleurs que le document cite les Aws en premier lieu puis les Khazraj, ce qui donne peut-ĂȘtre une indication sur la chronologie de lâĂ©tablissement de ce pacte. Quelques clauses du traité : - Les juifs et les croyants sont solidaires de leurs dĂ©penses en temps de guerre. - Les juifs des BanĂ» âAwf forment avec les croyants une communautĂ©. Les juifs et les musulmans disposent chacun de leur propre religion, de leurs propres administrĂ©s, et de leurs personnes. Ces droits sont inaliĂ©nables si ce nâest en ce qui concerne celui qui est injuste ou fautif. Ce dernier ne nuit alors quâĂ sa propre personne et quâaux siens. - Ă l'instar des juifs des BanĂ» âAwf, les juifs des BanĂ» al-NajjĂąr se joignent Ă ce traitĂ© selon les mĂȘmes dispositions. - Ă l'instar des juifs des BanĂ» âAwf, les juifs des BanĂ» al-HĂąrith se joignent Ă ce traitĂ© selon les mĂȘmes dispositions. - Ă l'instar des juifs des BanĂ» âAwf, les juifs des BanĂ» SĂąâida se joignent Ă ce traitĂ© selon les mĂȘmes dispositions. - Ă l'instar des juifs des BanĂ» âAwf, les juifs des BanĂ» Jashm se joignent Ă ce traitĂ© selon les mĂȘmes dispositions. - Ă l'instar des juifs des BanĂ» âAwf, les juifs des BanĂ» al-Aws se joignent Ă ce traitĂ© selon les mĂȘmes dispositions. - Ă l'instar des juifs des BanĂ» âAwf, les juifs des BanĂ» Thaâlaba se joignent Ă ce traitĂ© selon les mĂȘmes dispositions, si ce nâest celui qui est injuste ou fautif. Ce dernier ne nuit alors quâĂ sa propre personne et quâaux siens. - Les alliĂ©s du clan des BanĂ» Thaâlaba leur sont Ă©gaux.
Ce traitĂ© et les clauses qui lâaccompagnent sont bien connus des spĂ©cialistes. En effet, lâimam al-ShĂąfiâĂź a affirmĂ© quâil ne connaissait pas un seul savant spĂ©cialisĂ© dans la vie du ProphĂšte ï·ș qui remette en doute lâinstitution par le ProphĂšte ï·ș dâun traitĂ© avec les juifs dĂšs son arrivĂ©e Ă MĂ©dine, sans quâil ne fut imposĂ© Ă ceux-ci de payer la jizya. De mĂȘme, Ibn Taymiyya a dit que ce sujet Ă©tait si connu parmi les savants quâil relĂšve du domaine de la certitude. Se pose alors une question : pourquoi le document ne cite-t-il pas explicitement les trois grandes tribus juives de MĂ©dine, Ă savoir les BanĂ» Qaynuqaâ, les BanĂ» al-Nadir, et les BanĂ» Qurayza ? En rĂ©alitĂ©, le pacte fait rĂ©fĂ©rence Ă ces tribus de deux maniĂšres. Dâabord, le document cite les juifs de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, incluant par consĂ©quent ces trois tribus. Ensuite, ces trois tribus Ă©taient dĂ©jĂ alliĂ©es Ă des tribus membres de ce pacte, et de cette maniĂšre elles Ă©taient rattachĂ©es Ă ce pacte. Les BanĂ» al-NadĂźr et les BanĂ» Qurayza Ă©taient les alliĂ©s des Aws et le document fait rĂ©fĂ©rence Ă eux Ă la fois de maniĂšre explicite et implicite. Pour ce qui est de la rĂ©fĂ©rence explicite, elle est contenue dans les deux clauses suivantes :
- « Les juifs des BanĂ» âAwf forment avec les croyants une communautĂ©. » - « Les juifs et les musulmans disposent chacun de leur propre religion, de leurs propres administrĂ©s et de leurs personnes [ces droits sont inaliĂ©nables]si ce nâest celui qui est injuste ou fautif. Ce dernier ne nuit alors quâĂ sa propre personne et quâaux siens. » Le document continue en citant les clans un par un, puis reprend avec une rĂ©fĂ©rence implicite et gĂ©nĂ©rale : « Ă l'instar des juifs des BanĂ» âAwf, les juifs des BanĂ» al-Aws se joignent Ă ce traitĂ© selon les mĂȘmes dispositions.» Par la suite, le document mentionne explicitement les diffĂ©rents clans des Aws, indiquant par lĂ que certains clans des Aws sâĂ©taient eux-mĂȘmes convertis au judaĂŻsme, tandis que dâautres clans mĂ©dinois juifs Ă©taient leurs alliĂ©s ou leur devaient allĂ©geance. Le document stipule en effet : « Les juifs des Aws se joignent, ainsi que leurs alliĂ©s et ceux qui leur doivent allĂ©geance, Ă ce traitĂ©, avec les parfaites garanties du respect des signataires de ce traitĂ©. Ă cela, ils sâenga-gent dans le bien, et sans violations ni fautes. Nul fautif ne nuira si ce nâest Ă lui-mĂȘme, et Dieu est tĂ©moin de ce traitĂ© et de ce quâil contient de meilleur. » Quant aux BanĂ» QaynuqĂąâ, ils Ă©taient alliĂ©s aux Khazraj. Le document les cite dans plusieurs clauses successives aprĂšs avoir mentionnĂ© les clans juifs des Aws. Le traitĂ© prĂ©cise ainsi les clans dont est composĂ©e la tribu des Khazraj : les BanĂ» al-NajjĂąr, les BanĂ» al-HĂąrith, les BanĂ» SĂąâida, les BanĂ» Jashm et les BanĂ» Thaâlaba. Ce pacte, aussi appelĂ© par les spĂ©cialistes modernes de la sĂźra « Constitution de MĂ©dine », atteste clairement des rapports dâentente instaurĂ©s entre les musulmans et les tribus et clans juifs de MĂ©dine. Ils Ă©taient tous, en tant quâhabitants de la ville, unis dans le cadre de lâĂtat de droit de MĂ©dine, quâils se devaient tous de dĂ©fendre et protĂ©ger.
Quelles sont les lois appliquĂ©esĂ MĂ©dine ? Les lois juives ou les lois musulmanes ? La Constitution de MĂ©dine Ă©nonce clairement que « les juifs ont leur religion et les musulmans ont la leur ». Le ProphĂšte ï·ș a ainsi garanti aux juifs une entiĂšre indĂ©pendance en ce qui concerne leur foi, leurs lois et leurs rĂšglements. Cet aspect est un Ă©lĂ©ment essentiel Ă la com-prĂ©hension des Ă©vĂ©nements qui se dĂ©roulĂšrent par la suite en relation avec les tribus juives, notamment les BanĂ» QaynuqĂąâ, les BanĂ» al-NadĂźr et les BanĂ» Qurayza. En effet, tout litige les concernant Ă©tait rĂ©glĂ© par lâapplication de leurs propres lois, conformĂ©ment au Pacte de MĂ©dine. Ce rĂ©cit dâal-BukhĂąrĂź en est un exemple : « Ibn âUmar rapporte quâun homme et une femme juifs ayant commis lâadultĂšre furent amenĂ©s au ProphĂšte ï·ș. Ce dernier demanda alors quel sort Ă©tait rĂ©servĂ© aux personnes commettant cet acte selon la religion juive. On lui rĂ©pondit quâelles devaient ĂȘtre âcouvertes dâopprobre et banniesâ. Le ProphĂšte ï·șdemanda Ă consulter la Torah pour confirmer cette rĂšgle religieuse : âApportez la Torah et lisez-la. Je veux savoir si ce que vous dites est vrai.â Ils apportĂšrent donc la Torah et, lorsque lâun des leurs se mit Ă lire le texte traitant du chĂątiment rĂ©servĂ© Ă lâadultĂšre, le ProphĂšte ï·șremar-qua quâil occultait une partie du texte avec sa main. Il demanda alors Ă lâhomme de la retirer. La partie du texte que celui-ci tentait de cacher ordonnait la lapidation en chĂątiment de lâadultĂšre. Lâhomme dit au ProphĂšte ï·ș : âĂ Muhammad, lâadultĂšre est sanctionnĂ© par la lapidation, mais câest quelque chose que nous cachons.â Le chĂątiment fut donc appliquĂ©, conformĂ©ment Ă la loi de la Torah.»
Quelle Ă©tait la loi appliquĂ©e lorsquâil y avait un conflit entre un musulman et un juif ? Le ProphĂšte ï·șsâappuyait sur les principes Ă©noncĂ©s dans la Constitution de MĂ©dine pour interagir avec les tribus juives, en faisant preuve de bienveillance et de justice, comme lâillustrent les deux exemples suivants. LE REFUS DES DISCRIMINATIONS RELIGIEUSES Al-BukhĂąrĂź rapporte le hadith suivant : « Un musulman et un juif sâinsultĂšrent. Le musulman jura alors : âPar Celui qui a prĂ©fĂ©rĂ© Muhammad au reste des ĂȘtres des mondes !â Ce Ă quoi, le juif rĂ©pliqua :âPar Celui qui a prĂ©fĂ©rĂ© MoĂŻse au reste des ĂȘtres des mondes !âSur ce, le musulman leva la main et gifla le juif. Ce dernier alla trouver le ProphĂšte ï·ș et se plaignit de lâincident. Le ProphĂšte ï·șdit alors : âNe me prĂ©fĂ©rez pas Ă MoĂŻse, car, le Jour de la RĂ©surrection, les gens seront foudroyĂ©s et je le serai aussi, et je serai le premier Ă ĂȘtre ressuscitĂ©. MoĂŻse sera alors bien accrochĂ© au TrĂŽne et je ne saurai sâil est de ceux qui Ă©taient foudroyĂ©s et ont Ă©tĂ© ressuscitĂ©s avant moi, ou de ceux que Dieu a Ă©pargnĂ©s.â » LâAPPLICATION IMPARTIALE DE LA JUSTICE SANS DISTINCTION DE RELIGION ENTRE JUIFS ET MUSULMANS Selon lâexĂ©gĂšte al-TabarĂź, ce verset Ă travers lequel Dieu sâadresse au ProphĂšte ï·ș : « Nous tâavons rĂ©vĂ©lĂ© le Coran, ce message de vĂ©ritĂ© afin que tu puisses juger entre les hommes dâaprĂšs ce que Dieu tâaura enseignĂ©. Ne prends donc jamais sur toi de dĂ©fendre les scĂ©lĂ©rats ! » (4 : 105) fut rĂ©vĂ©lĂ© au sujet dâun homme mĂ©dinois nommĂ© Tuâma b. Ubayriq, du clan des BanĂ» Dhifr b. al-Harith. Cet homme, un musulman, avait dĂ©robĂ© un bouclier appartenant Ă son voisin nommĂ© QutĂąda b. NuâmĂąn. Afin de commettre son larcin, il avait dissimulĂ© ce bouclier dans un sac plein de farine. Malheureusement pour lui, le sac Ă©tait trouĂ©, laissant la farine se rĂ©pandre et marquer ses pas. Quand il sâen aperçut alors quâil Ă©tait dĂ©jĂ arrivĂ© chez lui, il se rendit devant la demeure dâun homme juif, connu sous le nom de Zayd b. al-SamĂźn, et y plaça le sac contenant le bouclier. Les propriĂ©taires rĂ©clamĂšrent dâabord lâobjet Ă Tuâma, aprĂšs avoir suivi les traces de farine quâil avait laissĂ©es sur son chemin. Mais il nia les faits et sâĂ©cria tout en jurant : « Je ne lâai point vu et je ne sais rien Ă ce sujet !» Ils continuĂšrent alors leurs recherches et, guidĂ©s par les traces de farine, se dirigĂšrent vers la maison de lâhomme juif oĂč ils trouvĂšrent leur bien. AccusĂ© Ă tort, lâhomme rĂ©torqua avoir obtenu lâobjet des mains de Tuâma b. Ubayriq. Les membres du clan de Tuâma se rendirent chez le ProphĂšte ï·ș pour lui faire part de lâĂ©vĂ©nement. Ils lui dirent : « Si tu ne juges pas avec justice, notre compagnon [Tuâma] sera accusĂ© dâĂȘtre un perfide.» Le ProphĂšte ï·șprit alors la dĂ©cision de punir lâhomme juif, le pensant coupable. Câest dans ce contexte que Dieu rĂ©vĂ©la le verset suivant Ă Son Messager ï·ș: « Nous tâavons rĂ©vĂ©lĂ© le Coran, ce message de vĂ©ritĂ© afin que tu puisses juger entre les hommes dâaprĂšs ce que Dieu tâaura enseignĂ©. Ne prends donc jamais sur toi de dĂ©fendre les scĂ©lĂ©rats !» (4 : 105). Ă la suite de cette rĂ©vĂ©lation, le juif fut publiquement innocentĂ© et Tuâma fut dĂ©clarĂ© coupable. LâAPPLICATION DâUNE JUSTICE IMPARTIALE SANS DISTINCTION DE RANG OU DE STATUT SOCIAL PARMI LES JUIFS EUX-MĂMES Avant lâavĂšnement de lâislam, les diffĂ©rents clans juifs de MĂ©dine et dâArabie Ă©taient hiĂ©rarchisĂ©s et les lois communes Ă tous ne sâappliquaient pas de la mĂȘme maniĂšre : elles dĂ©pendaient du statut et de la tribu de chacun. Ibn âAbbĂąs rapporte ainsi : « Les BanĂ» Qurayza et les BanĂ» al-NadĂźr Ă©taient deux tribus juives de MĂ©dine. Les BanĂ» al-NadĂźr avaient la prĂ©sĂ©ance sur les BanĂ» Qurayza. En consĂ©quence, si un homme des BanĂ» Qurayza tuait un homme des BanĂ» al-NadĂźr, il Ă©tait exĂ©cutĂ© en retour, tandis que si un homme des BanĂ» al-NadĂźr tuait un homme des BanĂ» Qurayza, il payait le prix du sang qui faisait 100 wasq de dattes.»
AprĂšs lâavĂšnement du ProphĂšte ï·ș, un homme des BanĂ» al-NadĂźr tua un homme des BanĂ» Qurayza. Ceux-ci voulurent lâexĂ©cuter en retour, mais les BanĂ» al-NadĂźr demandĂšrent lâarbitrage du ProphĂšte ï·șqui jugerait de la situation [selon la Constitution de MĂ©dine qui stipule que tout litige juridique doit ĂȘtre tranchĂ© par le ProphĂšte ï·șen sa qualitĂ© de chef de lâĂtat de MĂ©dine]. Le verset suivant fut donc rĂ©vĂ©lé : « Mais si tu les juges, fais-le donc en toute Ă©quitĂ© !» (5 : 42) Or, lâĂ©quitĂ© devait se traduire, selon le contexte, par la mise en Ćuvre du principe « Ćil pour Ćil, dent pour dent. » AprĂšs cet Ă©vĂ©nement, Dieu rĂ©vĂ©la : « Regretteraient-ils les sentences rendues au temps de la pĂ©riode paĂŻenne ? Mais qui donc est meilleur juge que Dieu pour un peuple qui a foi en Lui ? » (5 : 50) Une autre version de cet Ă©pisode est rapportĂ©e dans un autre hadith en guise de commentaire au verset suivant : «Sâils [les juifs de MĂ©dine] sâadressent Ă toi pour arbitrer un diffĂ©rend, libre Ă toi dâen juger ou de tâen abstenir. Si tu tâabstiens dâintervenir, ils ne sauront te nuire en aucune maniĂšre ; mais si tu les juges, fais-le en toute Ă©quitĂ© ! Dieu aime ceux qui sont Ă©quitables.» (5 : 42) Ibn âAbbĂąs explique : « Lorsquâun homme des BanĂ» al-NadĂźr tuait un homme des BanĂ» Qurayza, les BanĂ» al-NadĂźr ne payaient que la moitiĂ© du prix du sang, et lorsquâun homme des BanĂ» Qurayza tuait un homme des BanĂ» al-NadĂźr, les BanĂ» Qurayza payaient le prix du sang entiĂšrement. Le ProphĂšte ï·șa alors rĂ©tabli entre eux le mĂȘme prix du sang.» QUELQUES ĂLĂMENTS CONCERNANT LA BATAILLE DES COALISĂS Ibn IshĂąq et dâautres rapportent quâun groupe de notables juifs de la ville de Khaybar (situĂ©e Ă environ 200 kilomĂštres au nord de MĂ©dine) se rendirent Ă La Mecque (Ă 460 kilomĂštres au sud de MĂ©dine) pour rencontrer les Quraysh et les inciter Ă entrer en guerre contre lâĂtat mĂ©dinois, leur promettant en Ă©change de les soutenir. Dans ce groupe Ă©taient prĂ©sents SalĂąm b. AbĂ» Haqiq al-Nadri, Huyayy b. Akhtab al-NadrĂź, KinĂąna b. al-RabĂźâ b. AbĂ» Haqiq al-NadrĂź, Hawdha b. Qays al-WĂąâilĂź, et AbĂ» âAmmĂąr al-WĂąâilĂź, tous des notables issus des tribus des BanĂ» al-NadĂźr et des BanĂ» WĂąâil. Les Qurayshites leur demandĂšrent : « Ă juifs, vous qui ĂȘtes les premiers gens du Livre, et qui avez connaissance de ce qui nous a plongĂ©s en dĂ©saccord avec Muhammad, selon vous, notre religion est-elle meilleure que la sienne ?» Les notables juifs leur rĂ©pondirent : «Votre religion est certes meilleure que la sienne, et vous ĂȘtes les premiers dĂ©tenteurs de la vĂ©ritĂ©. » Câest Ă leur sujet que Dieu rĂ©vĂ©la ce verset : «Nâas-tu pas remarquĂ© que ceux qui ont reçu une partie des Ăcritures continuent Ă croire Ă la sorcellerie et aux idoles, en disant des paĂŻens quâils Ă©taient sur une voie meilleure que celle des croyants ?» (4 : 51-55) Les Qurayshites se rĂ©jouirent de cette rĂ©ponse, ce qui les incita Ă rĂ©pondre favorablement Ă cette invitation Ă la guerre contre le Messager de Dieu ï·ș. Les juifs de Khaybar partirent, quant Ă eux, Ă la rencontre de la tribu de GhatafĂąn. Ils les poussĂšrent de la mĂȘme maniĂšre Ă livrer bataille contre le Messager de Dieu ï·ș, leur affirmant quâils seraient Ă leurs cĂŽtĂ©s contre lui, et que les Qurayshites les suivraient Ă©galement. Les GhatafĂąn tinrent conseil et leur rĂ©pondirent favorablement. Câest ainsi que les Qurayshites se mirent en route avec, Ă leur tĂȘte, AbĂ» SufyĂąn b. Harb, de mĂȘme que les GhatafĂąn, menĂ©s par âUyayna b. Husn b. Hudhayfa b. Badr du clan des BanĂ» FizĂąra, al-HĂąrith b. âAwf b. AbĂ» HĂąritha al-MurrĂź du clan des BanĂ» Murra, et Musâar b. RakhĂźla b. Nuwayra b. TarĂźf b. Sahma b. âAbdallĂąh b. HilĂąl b. KhalĂąwa b. Ashjaâ b. Rayth b. GhatafĂąn. Lorsque le ProphĂšte ï·ș fut informĂ© de leurs projets, il ordonna de creuser une tranchĂ©e au nord de MĂ©dine, qui donnerait par la suite son nom Ă la bataille. Les musulmans avaient fini de creuser la tranchĂ©e lorsque les Qurayshites arrivĂšrent, forts de dix mille combat-tants avec, parmi eux, ceux qui les avaient rejoints de la tribu de BanĂ» KinĂąna et du clan de TuhĂąma. Les GhatafĂąn et leurs alliĂ©s arrivĂšrent quant Ă eux du Najd, jusquâĂ un point situĂ© prĂšs du mont Uhud. Pendant ce temps-lĂ , le ProphĂšte ï·șavait quittĂ© le centre de MĂ©dine, Ă la tĂȘte dâune armĂ©e de trois mille musulmans afin de garder le fossĂ©. Il Ă©tablit le campement de son armĂ©e de sorte Ă ce que le fossĂ© sĂ©parait celle-ci des camps ennemis, avec le mont Salâ situĂ© Ă lâarriĂšre de ce campement. Il ordonna de mettre les femmes et les enfants Ă lâabri dans des tours fortifiĂ©es Ă lâarriĂšre du front, au cĆur de la ville de MĂ©dine. Les coalisĂ©s tenteront de traverser le fossĂ© pendant plusieurs semaines, mais en vain. Ils finiront par quitter MĂ©dine. LE SIĂGE DES BANĂ QURAYZA DANS LE CORAN Le siĂšge des BanĂ» Qurayza est causĂ© par leur alliance avec les tribus coalisĂ©es de Quraysh et de GhatafĂąn qui annonce la rupture du pacte quâils avaient conclu avec le Messager de Dieu ï·șet les autres tribus mĂ©dinoises. LâĂ©vĂ©nement est relatĂ© dans la sourate « Les CoalisĂ©s » : plusieurs versets en explicitent les raisons et les circonstances, notamment au regard de la situation des croyants, de la relation quâils entretenaient avec la tribu des BanĂ» Qurayza, et du rĂŽle quâavaient jouĂ© ces derniers durant la bataille des CoalisĂ©s. Dieu dit : « Ă vous qui croyez ! Souvenez-vous des bienfaits de Dieu Ă votre Ă©gard lorsque, pour vous dĂ©livrer des armĂ©es qui marchaient contre vous, Nous suscitĂąmes contre elles un ouragan et des troupes que vous ne pouviez voir, car rien nâĂ©chappe Ă la vigilance du Seigneur. Et au moment oĂč les ennemis vinrent dâau-dessus de vous et dâen-dessous de vous, vos yeux Ă©taient hagards dâĂ©pouvante et la frayeur vous prenait Ă la gorge, pendant que vous vous livriez sur Dieu Ă toutes sortes de conjectures. Câest lĂ que les croyants furent mis Ă rude Ă©preuve et Ă©branlĂ©s par une terrible secousse, tandis que les hypocrites et les sceptiques disaient : âDieu et Son ProphĂšte ne nous ont fait donc que de vaines promesses !â, et quâau mĂȘme moment certains dâentre eux sâĂ©criaient : âĂ gens de Yathrib ! Vous nâavez plus rien Ă faire ici ! Retournez chez vous !â,alors que dâautres demandaient au ProphĂšte la permission de se retirer de la bataille, en disant que leurs foyers Ă©taient restĂ©s sans dĂ©fense. Or, leurs foyers nâĂ©taient pas en danger ; la rĂ©alitĂ©, câest quâils voulaient seulement sâenfuir. Et si la ville avait Ă©tĂ© envahie en quelques points, et que les envahisseurs leur avaient de-mandĂ© dâabjurer leur foi, ils se seraient exĂ©cutĂ©s sans hĂ©siter longtemps Ă le faire. Et pourtant, ils sâĂ©taient engagĂ©s, auparavant, devant Dieu Ă ne pas battre en retraite devant lâennemi. Or, il est toujours rendu compte de tout pacte conclu avec le Seigneur. Dis-leur : âLa fuite ne vous servira Ă rien, si vous fuyez pour ne pas mourir ou pour ne pas ĂȘtre tuĂ©s au combat, car, de toute maniĂšre, vous ne jouirez que peu de temps de la vie.â Dis-leur aussi : âQui peut aller contre la volontĂ© de Dieu sâIl veut vous accabler dâun malheur ou sâIl veut vous gratifier dâune faveur ?â Aussi ne trouveront-ils en dehors de Dieu ni alliĂ© ni protecteur. Certes, Dieu connaĂźt bien ceux dâentre eux qui sĂšment le dĂ©faitisme et qui disent Ă leurs frĂšres : âRalliez-vous Ă nous !â, sans jamais dĂ©ployer eux-mĂȘmes au combat que peu dâardeur, par avarice Ă votre Ă©gard. Mais quand ils se sentent eux-mĂȘmes en danger, tu les vois porter sur toi des regards angoissĂ©s, comme sâils Ă©taient Ă lâarticle de la mort. Et dĂšs que le danger est passĂ©, ils sâacharnent sur vous de leurs langues acĂ©rĂ©es, par cupiditĂ© pour le butin. Ces gens-lĂ nâont rien des vrais croyants. Aussi Dieu rĂ©duira-t-Il leurs Ćuvres Ă nĂ©ant, et cela est si facile pour Lui. Ils pensent que les coalisĂ©s sont tou-jours lĂ . Mais mĂȘme si ces derniers revenaient, les hypocrites prĂ©fĂ©reraient se trouver dans le dĂ©sert, parmi les nomades, et se contenter de prendre de loin de vos nouvelles. Dâailleurs, fussent-ils parmi vous, ils nâauraient fait preuve au combat que de peu dâardeur. Vous avez, dans le Messager de Dieu, un si bel exemple pour celui qui espĂšre en Dieu et au Jugement dernier, et qui Ă©voque souvent le Nom du Seigneur. Et quand les croyants virent les coalisĂ©s, ils sâĂ©criĂšrent : âVoici ce que nous avaient promis Dieu et Son ProphĂšte ! Dieu et Son ProphĂšte ont donc dit la vĂ©ritĂ©.â Et cela nâa fait que renforcer leur foi et leur soumission. Il est parmi les croyants des hommes qui ont tenu loyalement leur engagement vis-Ă -vis de Dieu. Certains dâentre eux ont dĂ©jĂ accompli leur destin ; dâautres attendent leur tour. Mais ils nâont jamais rien changĂ© Ă leur comportement, de sorte que Dieu rĂ©compensera les hommes loyaux pour leur sincĂ©ritĂ©, et chĂątiera, sâIl le veut, les hypocrites ou leur pardonnera. En vĂ©ritĂ©, Dieu est Indulgent et Compatissant. Dieu a fait rebrousser chemin aux infidĂšles, le cĆur plein de rage et sans quâils nâaient acquis aucun avantage. Dieu Ă©pargna ainsi le combat aux croyants, car Dieu est Fort et Puissant. Et Il a fait descendre de leurs forteresses ceux des gens du Livre qui avaient prĂȘtĂ© assistance aux coalisĂ©s, et a jetĂ© lâeffroi dans leurs cĆurs. Vous en avez tuĂ© une partie et vous en avez capturĂ© une autre. Dieu vous a fait ainsi hĂ©riter de leur pays, de leurs demeures, de leurs richesses et dâune terre que vos pieds nâavaient jamais foulĂ©e. La puissance de Dieu nâa point de limite. » (33 : 9 Ă 27) Le Coran fait rĂ©fĂ©rence au rĂŽle des BanĂ» Qurayza dans cette bataille dans la premiĂšre partie du verset 10 de la sourate Les CoalisĂ©s : « Et au moment oĂč les ennemis vinrent dâau-dessus de vous et dâen-dessous de vous, vos yeux Ă©taient hagards dâĂ©pouvante et la frayeur vous prenait Ă la gorge, pendant que vous vous livriez sur Dieu Ă toutes sortes de conjectures.» (33 : 10) En effet, ceux « qui vinrent dâau-dessus » sont, dâaprĂšs le cĂ©lĂšbre exĂ©gĂšte MujĂąhid, les tribus coalisĂ©es menĂ©es par âUyayna b. Badr et venant du Najd. Quant Ă ceux « qui vinrent dâen dessous», il sâagirait des Mecquois menĂ©s par AbĂ» SufyĂąn, ainsi que des BanĂ» Qurayza qui se sont alliĂ©s Ă eux14. Autrement dit, ceux qui « vinrent dâau-dessus de vous », sont ceux qui vinrent du haut de la vallĂ©e, dont la partie la plus haute est situĂ©e Ă lâEst. Câest de lĂ quâarrivĂšrent âAwf b. MĂąlik (de la tribu des BanĂ» Nasr), âUyayna b. Husn de la rĂ©gion de Najd, et Tulayha b. Khuwaylid al-AsdĂź de la tribu des BanĂ» Asad. Quant Ă ceux qui « vinrent dâen-dessous de vous », il sâagit de ceux qui vinrent du cĆur de la vallĂ©e Ă lâOuest, par la face avant du fossĂ©. Câest de ce cĂŽtĂ© quâarrivĂšrent AbĂ» SufyĂąn b. Harb et les Mecquois, YazĂźd b. Jahsh (qui menait Quraysh), ainsi quâAbĂ» al-Aâwar al-SalmĂź et Huyayy b. Akhtab des BanĂ» al-Nadir, accompagnĂ©s de âĂmir b. Tufayl et des combattants de la tribu de Qurayza. Par ailleurs, le rĂŽle des BanĂ» Qurayza est explicitement mentionnĂ© dans un autre verset de la mĂȘme sourate : « Et Il a fait descendre de leurs forteresses ceux[parmi]des gens du Livre qui les avaient soutenus [les CoalisĂ©s]» (33 : 26). Ce verset dĂ©signe les BanĂ» Qurayza qui avaient soutenu les tribus coalisĂ©es de Quraysh et de GhatafĂąn, rompant par lĂ le pacte conclu entre eux et le Messager de Dieu ï·ș. LA TRAHISONDES BANĂ QURAYZA Plusieurs rĂ©cits ont Ă©tĂ© rapportĂ©s au sujet de la par-ticipation des BanĂ» Qurayza Ă la bataille des CoalisĂ©s. Ils nous apprennent notamment que le pacte ne fut pas trahi dâemblĂ©e, mais aprĂšs lâarrivĂ©e des tribus coalisĂ©es Ă MĂ©dine, et plus prĂ©cisĂ©ment au cours du siĂšge que ces derniĂšres imposĂšrent Ă la ville. Huyayy b. Akhtab al-NadrĂź alla Ă la rencontre de Kaâb b. Asad al-QurazĂź qui, en tant que chef des BanĂ» Qurayza, Ă©tait responsable du pacte Ă©tabli entre ceux-ci et le ProphĂšte ï·ș. Au nom de sa tribu, il avait fait serment de paix et dâassistance mutuelle avec les musulmans et le reste des MĂ©dinois. Kaâb ferma les portes de sa forteresse lorsquâil apprit la venue de Huyayy et refusa dâabord de lui ouvrir malgrĂ© ses demandes rĂ©pĂ©tĂ©es pour entrer. Huyayy lâappela : « Ă Kaâb, ouvre-moi !» Kaâb rĂ©pondit : « Ă Huyayy, malheur Ă toi ! Tu es porteur dâun mauvais prĂ©sage. Jâai Ă©tabli un pacte avec Muham-mad, et je ne trahirai pas ce quâil y a entre lui et moi, car je nâai vu de lui que fidĂ©litĂ© et honnĂȘtetĂ©.» Huyayy dit : « Ouvre-moi afin que je te parle », ce que Kaâb refusa de nouveau. Huyayy sâĂ©cria : « Par Dieu, tu ne tâenfermes que par crainte de devoir partager tes biens avec moi [lâaccusant ainsi de manquer de gĂ©nĂ©rositĂ©, valeur dont les tribus dâArabie de lâĂ©poque, arabes comme juives, Ă©taient fortement imprĂ©gnĂ©es].» Kaâb lui ouvrit finalement la porte et Huyayy reprit : « Ă Kaâb, je tâapporte la plus grande gloire de tous les temps et un ocĂ©an de bienfaits. Je viens Ă toi en compagnie des chefs et des commandants de Quraysh, que jâai amenĂ©s jusquâau puits de RĂ»ma, ainsi que de ceux de GhatafĂąn, que jâai amenĂ©s par Nuqma prĂšs du mont Uhud. Ils mâont promis et jurĂ© de ne quitter ce lieu que lorsquâils auront Ă©radiquĂ© Muhammad et tous ceux qui lâaccompagnent. » Kaâb b. Asad lui rĂ©pondit :«Par Dieu, tu es venu Ă moi avec la plus grande ignominie du monde, tel un nuage vidĂ© de son eau, jetant le tonnerre et des Ă©clairs, mais ne portant en lui nul bienfait. Laisse Muhammad et moi Ă ce que nous avons conclu, car je nâai vu de lui que sincĂ©ritĂ© et fidĂ©litĂ©. » Huyayy continua de harceler Kaâb, si bien quâil lui fit changer dâavis, et lui promit solennellement que si Quraysh et GhatafĂąn nâarrivaient pas Ă bout de Muhammad ï·ș, il entrerait lui-mĂȘme dans la forteresse des BanĂ» Qurayza, resterait aux cĂŽtĂ©s de Kaâb et des siens, et ferait face, Ă leurs cĂŽtĂ©s, Ă tout ce qui leur arriverait. Câest ainsi que Kaâb rompit finalement son pacte avec le ProphĂšte ï·ș et se parjura. Lorsque le ProphĂšte ï·ș entendit la nouvelle, il envoya Saâd b. MuâĂądh, du clan des BanĂ» al-Ashhal, et chef de la tribu des Aws, avec Saâd b. âUbĂąda du clan des BanĂ» SĂąâida b. Kaâb b. al Khazraj, chef de la tribu des Khazraj, et avec eux âAbdallĂąh b. RawĂąha et KhawĂąt b. Jubayr du clan des BanĂ» âAmr b. âAwf. Le ProphĂšte ï·șleur dit : « Allez vĂ©rifier la rumeur qui nous est parvenue. Si elle est vĂ©ridique, transmettez-moi un signal que je puisse seul reconnaĂźtre, afin de ne pas affaiblir le moral des gens. Si elle se rĂ©vĂšle fausse, et quâils [BanĂ» Qurayza] demeurent fidĂšles au pacte qui nous lie Ă eux, alors annoncez-le ouvertement.» Lorsque les quatre hommes se rendirent chez les BanĂ» Qurayza, ce quâils virent Ă©tait bien pire que ce que le ProphĂšte ï·șavait annoncĂ©. Ces derniers profĂ©raient des injures envers le ProphĂšte ï·șet disaient : « Il nây a plus de pacte entre nous et Muhammad ï·ș, ni de contrat. » Saâd b. âUbĂąda, qui Ă©tait dur de caractĂšre, les insulta et ils lâinsultĂšrent en retour. Saâd b. MuâĂądh tenta alors de le tempĂ©rer en lui disant : « Ne te livre pas aux Ă©changes injurieux avec ces gens, car ce quâil y a entre eux et nous est bien plus grave. » Les deux hommes et leurs compagnons retournĂšrent auprĂšs du ProphĂšte ï·ș, le saluĂšrent, et lui dirent simplement : « âAdl et al-QĂąra ». Ces deux noms faisaient rĂ©fĂ©rence Ă deux tribus qui avaient gravement trahi les musulmans. Le ProphĂšte ï·ș dĂ©clara alors : « Dieu est le plus grand. Ă croyants, accueillez cette bonne nouvelle[que Dieu ne nous laissera pas vaincus] ». LâĂ©preuve Ă venir prit toute son ampleur aux yeux des croyants, intensifiant leur crainte, alors que leurs ennemis apparaissaient de toutes parts, « de devant », comme « de derriĂšre » eux, pour reprendre les termes du verset prĂ©cĂ©demment citĂ©. Cette trahison fait Ă©tat dâune attitude belliqueuse des BanĂ» Qurayza, dont la dĂ©termination Ă attaquer les musulmans sâexprima par ailleurs lorsquâils tentĂšrent dâenvahir le fort de FĂąriâ, dans lequel sâĂ©taient rĂ©fugiĂ©s les femmes, les enfants et les personnes ĂągĂ©es. Câest ainsi que fut tuĂ© lâun des leurs sur les remparts du fort Ă ce sujet, âUrwa b. al-Zubayr21a rapportĂ© un tĂ©moignage de Safiyya bint âAbd al-Muttalib qui lui avait dit : « Je suis la premiĂšre femme Ă avoir tuĂ© un homme. Tandis que jâĂ©tais dans le fort FĂąriâ de HassĂąn b. ThĂąbit, avec HassĂąn, auprĂšs des femmes et des enfants, et alors que le ProphĂšte ï·ș gardait la tranchĂ©e, je vis un homme juif[des BanĂ» Qurayza] rĂŽder autour du fort. Voyant quâil nous espionnait et craignant quâil nâinforme les ennemis de notre faiblesse, je fis part de ma crainte Ă HassĂąn et lui demandai, en lâabsence du ProphĂšte ï·ș et de ses compagnons, de tuer cet homme. HassĂąn[qui Ă©tait un poĂšte et non un guerrier]refusa : âQue Dieu te pardonne, fille de âAbd al-Muttalib, je ne peux faire cela.â Ne pouvant ainsi rien attendre de lui, je pris une poutre et descendis tuer lâhomme. » Câest certainement en raison de cette tentative dâagression contre le fort de FĂąriâ, dans lequel sâĂ©taient rĂ©fugiĂ©s des femmes et des enfants, que la trahison des BanĂ» Qurayza fut qualifiĂ©e de « guerre » par Ibn âUmar dans le rĂ©cit qui nous a Ă©tĂ© rapportĂ© par al-BukhĂąrß : «Les BanĂ» al-NadĂźr et les BanĂ» Qurayza nous dĂ©clarĂšrent la guerre une premiĂšre fois. Le ProphĂšte ï·șexila les BanĂ» al-NadĂźr qui avaient initiĂ© cette premiĂšre trahison. Il donna une deuxiĂšme chance aux BanĂ» Qurayza, jusquâĂ ce quâils nous dĂ©clarent la guerre de nouveau. » Les Ă©pisodes que nous venons de mentionner dĂ©montrent bien que les agissements des BanĂ» Qurayza constituaient une trahison.
COMMENT LES BANĂ QURAYZA FURENT-ILS JUGĂS ? La bataille du FossĂ© sâacheva avec la victoire du ProphĂšte ï·șc ontre les CoalisĂ©s, qui se divisĂšrent aprĂšs la bataille. Ă son retour au centre de MĂ©dine, Dieu envoya au ProphĂšte ï·ș lâange Gabriel, qui lui ordonna de se rendre immĂ©diatement au quartier des BanĂ» Qurayza. DâaprĂšs âĂâisha : « Quand il rentra de la bataille du FossĂ©, le Messager de Dieu ï·șdĂ©posa ses armes et se lava. Lâange Gabriel, qui avait participĂ© Ă la bataille, lui apparut et lui dit : âTu as dĂ©posĂ© les armes alors que je ne les ai pas dĂ©posĂ©es.â Le ProphĂšte ï·șlui demanda : âOĂč veux-tu aller combattre ?â Lâange Gabriel lui indiqua alors la direction du quartier des BanĂ» Qurayza. Le ProphĂšte ï·șsâexĂ©cuta et se dirigea vers leur quart-ier.» Ainsi fut Ă©tabli un siĂšge tout autour du village fortifiĂ© des BanĂ» Qurayza, qui fut maintenu durant 25 nuits consĂ©cutives. Ă la suite du siĂšge, les BanĂ» Qurayza se rendirent, acceptant sans condition le jugement que rendrait le ProphĂšte ï·șĂ leur Ă©gard. Ce fut toutefois Saâd b. MuâĂądh que le ProphĂšte ï·șchargea de rendre ce juge-ment. Saâd Ă©tait le chef du clan des BanĂ» âAbd al-Ashhal de la tribu des Aws, et lâalliĂ© des BanĂ» Qurayza avant lâavĂšnement de lâislam. Un texte a Ă©tĂ© rapportĂ© par al-BukhĂąrĂź Ă ce sujet : DâaprĂšs âĂâisha : « Saâd fut blessĂ© lors de la bataille du FossĂ©, par HibbĂąn b. Qays, connu sous le nom de HibbĂąn b. al-âAriqa. Ce dernier faisait partie de Quraysh, du clan des BanĂ» MaâĂźsb. âĂmir b. Luâayy. Le ProphĂšte ï·șmonta alors une tente dans la mosquĂ©e afin que Saâd y soit soignĂ© et resta prĂšs de lui. Le ProphĂšte ï·șrentra ensuite, dĂ©posa ses armes et se lava. Lâange Gabriel lui apparut et lui dit : âTu as dĂ©posĂ© les armes alors que je ne les ai pas dĂ©posĂ©es. Va donc les affronter.â Le ProphĂšte ï·șlui demanda : âOĂč veux-tu que jâaille ?â Lâange Gabriel lui indiqua alors la direction du quartier des BanĂ» Qurayza. Le ProphĂšte ï·șsây rendit alors, Ă la suite de quoi les BanĂ» Qurayza dĂ©clarĂšrent ac-cepter le jugement quâil rendrait Ă leur Ă©gard. Il chargea alors Saâd de rendre ce jugement.» Saâd fut ainsi chargĂ© de juger les BanĂ» Qurayza pour leur trahison. Selon âĂâisha, Saâd dĂ©clara : « Voici mon jugement : exĂ©cutez tous les combattants[âŠ].» Selon AbĂ» SaâĂźd al-KhudrĂź, les BanĂ» Qurayza acceptĂšrent dâĂȘtre jugĂ©s par Saâd, qui se rendit auprĂšs du ProphĂšte ï·ș Ă la demande de ce dernier. Le ProphĂšte ï·ș sâadressa alors aux membres prĂ©sents des BanĂ» Qurayza : «Levez-vous pour accueillir votre chef.» Saâd sâassit prĂšs du ProphĂšte ï·ș, qui lui dit : « Ces gens ont acceptĂ© le jugement que tu rendras Ă leur Ă©gard.» Saâd dĂ©clara alors : «Voici mon jugement : exĂ©cutez tous les combattants[âŠ]. » Le ProphĂšte ï·ș lui rĂ©pondit ensuite : «Tu as prononcĂ© le mĂȘme jugement que le Roi.» Ainsi, Saâd les jugea selon leurs propres lois et non selon celles de lâislam. Ces lois ont (notamment) pour source le DeutĂ©ronome, dans la Torah : « Quand tu tâapprocheras dâune ville pour lâattaquer, tu lui offriras la paix. Si elle accepte la paix et tâouvre ses portes, tout le peuple qui sây trouvera te sera tributaire et asservi. Si elle nâaccepte pas la paix avec toi et quâelle veuille te faire la guerre, alors tu lâassiĂ©geras. Et aprĂšs que lâĂternel, ton Dieu, lâaura livrĂ©e entre tes mains, tu en feras passer tous les mĂąles au fil de lâĂ©pĂ©e. Mais tu prendras pour toi les femmes, les enfants, le bĂ©tail, tout ce qui sera dans la ville, tout son butin, et tu mangeras les dĂ©pouilles de tes ennemis que lâĂternel, ton Dieu, tâaura livrĂ©s31. » COMBIEN DE PERSONNES DU CLAN DES BANĂ QURAYZA FURENT TUĂES ? Ă ce propos, Dieu dit dans le Coran : « Et Il a fait descendre de leurs forteresses ceux des gens du Livre qui les avaient soutenus [les CoalisĂ©s] et Il a jetĂ© lâeffroi dans leurs cĆurs. Un groupe dâentre eux vous tuiez, et vous faisiez prisonniers un autre groupe. » (33 : 26) Lâagencement des mots Ă la fin de ce verset nâest pas anodin. Habituellement, en langue arabe, le complĂ©ment dâobjet direct est placĂ©, comme en français, aprĂšs le sujet et le verbe. Pourtant, dans « un groupe dâentre eux vous tuiez», le complĂ©ment dâobjet direct (un groupe) est placĂ© avant le sujet et le verbe (vous tuiez). Cette inversion est une possibilitĂ© quâoffre la langue arabe et qui serait incorrecte en français. Il sâagit dâune figure de style classique qui permet de mettre en exergue le complĂ©ment dâobjet direct dont il est question, et dont la finalitĂ© serait ici de souligner lâimportance de ce groupe et lâattention particuliĂšre qui lui Ă©tait accordĂ©e. Ainsi, seules les personnalitĂ©s les plus importantes des BanĂ» Qurayza - les initiateurs du conflit et les chefs des combattants - furent exĂ©cutĂ©es, et non tous les hommes de cette tribu. Câest en cela que ce groupe serait important Par consĂ©quent, ce verset confirme les anal-yses prĂ©cĂ©demment exposĂ©es selon lesquelles seule une partie dâentre eux fut exĂ©cutĂ©e, Ă©galement corroborĂ©es par les textes issus des deux compilations les plus authentiques de la tradition musulmane, celles dâal-BukhĂąrĂź et Muslim. AprĂšs avoir ainsi Ă©tabli que seule une partie des hommes des BanĂ» Qurayza fut exĂ©cutĂ©e, est-il possible de dĂ©terminer leur nombre avec prĂ©cision ? Les diffĂ©rentes versions qui furent rapportĂ©es au sujet du nombre de personnes ayant Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es suite au siĂšge de BanĂ» Qurayza et leur divergence . Le verset coranique nâa pas rĂ©vĂ©lĂ© cette information et, si les rĂ©cits dâal-BukhĂąrĂź et Muslim relatent que ceux qui furent tuĂ©s Ă©taient les guerriers seulement, ils nâen prĂ©cisent pas non plus le nombre. En revanche, plusieurs textes et traditions ont Ă©tĂ© relatĂ©s Ă propos de leur nombre. NĂ©anmoins, ils ne fournissent Ă ce propos que des indications vagues et non une comptabilisation prĂ©cise. Voici les diffĂ©rentes versions relatives Ă ce nombre :
- Une premiĂšre version affirme quâils Ă©taient 400. JĂąbir b. âAbdallĂąh a rapporté : « Saâd b. MuâĂądh fut blessĂ© par une flĂšche qui lui coupa la veine mĂ©diane du bras. Le Messager de Dieu ï·șcautĂ©risa alors sa blessure. La main de Saâd enfla et se mit Ă saigner. Le Messager de Dieu ï·șla cautĂ©risa une nouvelle fois, mais la main de Saâd enfla de nouveau. Constatant que son Ă©tat ne sâamĂ©liorait pas, il pria : âĂ Dieu, ne prends pas mon Ăąme avant que je ne voie la justice rendue quant Ă la trahison des BanĂ» Qurayza.â Le vaisseau se compressa alors et plus aucune goutte de sang ne coula de la plaie. Par la suite, les BanĂ» Qurayza acceptĂšrent dâĂȘtre jugĂ©s par Saâd b. MuâĂądh et le ProphĂšte ï·șle fit venir. Saâd dĂ©cida que leurs hommes soient exĂ©cutĂ©s, que leurs biens soient partagĂ©s, et que leurs femmes et enfants soient rĂ©duits en captivitĂ©. Le Messager de Dieu dit aprĂšs avoir entendu ce jugement : âLe jugement que tu as portĂ© Ă©tait celui de Dieu.â Ils Ă©taient alors quatre cents. Lorsque lâexĂ©cution de la sentence fut achevĂ©e, la veine de Saâd se rompit et il mourut. » - Dans une deuxiĂšme version, on rapporte quâils Ă©taient entre 600 et 900. Selon Ibn IshĂąq, six cents ou sept cents personnes ont Ă©tĂ© condamnĂ©es. La plupart des personnes quâil a interrogĂ©es au moment oĂč il Ă©tudiait la question lui ont dit quâils Ă©taient entre huit cents et neuf cents. - La troisiĂšme version, celle dâIbn âAbbas, dĂ©nombre 750 condamnĂ©s. - La quatriĂšme version comptabilise 700 condamnĂ©s. Ibn âĂâidh rapporte quâils Ă©taient 700 selon QatĂąda. Mais son rĂ©cit est relatĂ© dans un hadith mursal, ce qui signifie que lâinformation ne remonte pas jusquâau Messager de Dieu ï·ș. - La cinquiĂšme version recense quant Ă elle 40 condamnĂ©s. Ibn Zanjawayh a rapportĂ©, selon une chaĂźne de transmission remontant Ă Ibn ShihĂąb al-Zuhrß : « Le Messager de Dieu ï·ș se rendit au quartier des BanĂ» Qurayza, et les assiĂ©gea jusquâĂ ce quâils acceptent dâĂȘtre jugĂ©s par Saâd b. MuâĂądh. Ce dernier condamna leurs hommes Ă mort, et ordonna le partage de leurs biens et la mise en captivitĂ© de leurs femmes et enfants. Quarante hommes dâentre eux furent tuĂ©s. » En somme, les textes divergent grandement sur ce sujet et portent Ă confusion. Ce niveau de divergence sur les chiffres est-il habituel dans le domaine des sources de la sĂźra ? Il serait tentant dâexpliquer cette divergence par un manque de rigueur dans les rĂ©cits de la sĂźra sur les questions de pure statistique, auxquelles peu dâattention aurait Ă©tĂ© accordĂ©e, en avançant des arguments liĂ©s Ă la culture orale prĂ©dominante dans la sociĂ©tĂ© des Arabes de lâĂ©poque par rapport Ă la culture Ă©crite. Toutefois, cette hypothĂšse est rapidement Ă©cartĂ©e devant les donnĂ©es chiffrĂ©es prĂ©cises Ă disposition au sujet de nombreux autres Ă©vĂ©nements. En effet, le nombre de personnes ayant participĂ© aux Ă©pisodes les plus marquants de la sĂźra, comme les batailles de Badr, dâUhud, du FossĂ©, ou au traitĂ© de Hudaybiya, est Ă chaque fois rapportĂ© de maniĂšre prĂ©cise et sâil existe quelques divergences, celles-ci restent faibles et ne remettent pas en cause, comme câest le cas ici, lâordre de grandeur du nombre lui-mĂȘme. Par ailleurs, on constate que ces cas de divergences relatives au nombre de participants aux Ă©vĂ©nements restent minoritaires. Ă titre dâexemple, il existe un consensus parmi les historiens de la sĂźra sur le nombre de compagnons ayant participĂ© Ă la bataille de Badr, qui se situe autour de 310, et leur dĂ©saccord porte sur une diffĂ©rence ne dĂ©passant pas une dizaine de combattants par rapport Ă ce nombre. Par ailleurs, les rĂ©cits sont souvent dâune prĂ©cision telle que pour certains Ă©vĂ©nements, ils vont jusquâĂ rĂ©pertorier le nombre de montures et de boucliers utilisĂ©s, en plus du bilan chiffrĂ© et nominatif des morts dans les deux camps. Ceci est mĂȘme vrai pour certains rĂ©cits relatifs Ă des Ă©vĂ©nements plus anciens, dans lesquels les participants sont Ă©numĂ©rĂ©s nominativement, et qui font lâobjet de peu de divergences dâune version Ă lâautre. Câest le cas par exemple pour le nombre et les noms des compagnons qui ont Ă©migrĂ© vers lâAbyssinie, alors que cet Ă©pisode de la sĂźra a eu lieu bien longtemps avant la bataille de BanĂ» Qurayza. Ainsi, lâampleur du dĂ©saccord sur le nombre de condamnĂ©s parmi les BanĂ» Qurayza contraste avec lâexactitude habituelle des rĂ©cits de la sĂźra. Par consĂ©quent, il est nĂ©cessaire de collecter et dâexaminer trĂšs attentivement dâautres indices et preuves afin de connaĂźtre le nombre exact de morts. Cela permettra de dĂ©terminer la version la plus plausible, qui concorderait au mieux avec les faits historiques qui ont vĂ©ritablement eu lieu. Deux incohĂ©rences de la thĂšse selon laquelle des centaines de personnes parmi les BanĂ» Qurayza auraient Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es .
Plusieurs sources se sont accordĂ©es pour dire que lâexĂ©cution du jugement nâeut pas lieu au sein des enceintes des villages fortifiĂ©s de BanĂ» Qurayza. Lâex-Ă©cution nâeut pas non plus lieu Ă lâendroit du fossĂ© qui avait Ă©tĂ© creusĂ© pour dĂ©fendre le nord de la ville durant la bataille des CoalisĂ©s. Le fossĂ©, Ă©tant dĂ©jĂ creusĂ©, aurait pourtant Ă©tĂ© un choix naturel afin de faciliter lâenterrement. De la mĂȘme façon, lâexĂ©cution nâeut pas lieu Ă proximitĂ© du cimetiĂšre dâal-BaqĂźâ. Les diffĂ©rents textes dont nous disposons sâaccor-dent pour dire que les condamnĂ©s furent conduits vers le centre de MĂ©dine. Ibn IshĂąq rapporte : «Puis ils [les BanĂ» Qurayza]se rendirent. Le Messager de Dieu ï·ș les emprisonna alors Ă MĂ©dine, dans la maison de la fille dâal-HĂąrith, une femme des BanĂ» al-NajjĂąr.» Dans son ouvrage intitulĂ© al-MaghĂązĂź, al-WĂąqidĂź rapporte quâaprĂšs leur dĂ©faite, les BanĂ» Qurayza furent capturĂ©s. On les conduisit alors chez UsĂąma b. Zayd, tandis que les femmes et les enfants furent emmenĂ©s chez la fille dâal-HĂąrith. Ibn Hajar dit dans Fath al-BĂąrß : « Ibn IshĂąq mentionne lâemprisonnement des BanĂ» Qurayza dans la maison de la fille dâal-HĂąrith. Abu al-Aswad a rapportĂ©, en citant âUrwa b. al-Zubayr, quâils ont Ă©tĂ© emprisonnĂ©s dans la maison dâUsĂąma b. Zayd. Si on prend pour vraies ces deux versions, on en dĂ©duit quâils furent placĂ©s dans deux maisons. Cela concorde avec le rĂ©cit de JĂąbir rapportĂ© par Ibn âĂâidh oĂč il est dit que les BanĂ» Qurayza furent placĂ©s dans deux maisons suite Ă leur capture.» Les rĂ©cits historiques Ă©voquent que les esclaves, les femmes et les enfants furent dĂ©placĂ©s vers le centre de MĂ©dine. Par consĂ©quent, Ă supposer que le nombre des condamnĂ©s pĂ»t vĂ©ritablement se compter par centaines, les femmes et les enfants se seraient alors comptĂ©s par milliers. Cela conduit Ă constater deux incohĂ©rences majeures : aucun rĂ©cit ne fait Ă©tat du dĂ©placement de centaines de condamnĂ©s vers MĂ©dine. Tout dâabord, comment le dĂ©placement de tant dâindividus aurait-il pu ĂȘtre assurĂ© alors que plus de 7 km les sĂ©paraient du centre de MĂ©dine ? DĂ©placer des milliers de personnes aurait demandĂ© une logistique trop importante, qui aurait Ă©tĂ© dĂ©crite dans les rĂ©cits que nous avons Ă notre disposition. Les lieux oĂč les condamnĂ©s furent logĂ©s ne peuvent pas avoir accueilli des centaines de personnes . Ă lâargument citĂ© prĂ©cĂ©demment sâajoute une deuxiĂšme incohĂ©rence de taille. En effet, le grand traditionniste Ibn Hajar a dĂ©duit de lâensemble des rĂ©cits historiques que les captifs (combattants condamnĂ©s et civils faits prisonniers Ă la suite du jugement de Saâd) furent installĂ©s dans deux maisons seulement, celle dâUsĂąma b. Zayd et celle de Ramla bint al-HĂąrith. La demeure dâUsĂąma b. Zayd nâĂ©tait pas connue Ă MĂ©dine. Par consĂ©quent, nous ne disposons pas dâinformations sur son emplacement, ni sur sa capacitĂ© dâaccueil ou sur sa superficie. Ceci contraste avec la notoriĂ©tĂ© dont bĂ©nĂ©ficiaient les maisons avoisinant la mosquĂ©e du ProphĂšte ï·ș malgrĂ© leur grand nombre. Ainsi, certaines de leurs caractĂ©ristiques telles que leur superficie, leur emplacement les unes par rapport aux autres, et leur valeur immobiliĂšre, sont connues encore aujourdâhui du fait de la multitude de textes mentionnant ces dĂ©tails. La moindre spĂ©cificitĂ© caractĂ©risant une demeure, telle que son insalubritĂ©, ou encore le fait quâelle ait accueilli un Ă©vĂ©nement important comme un mariage, se trouve mentionnĂ©e, de mĂȘme que lâon trouve de nombreuses prĂ©cisions sur la superficie plus ou moins spacieuse des demeures. Parmi toutes les maisons que lâon trouve dĂ©crites par au moins un hadith, celle dâUsĂąma b. Zayd nâa jamais Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e. Cela signifie quâelle Ă©tait tout Ă fait ordinaire et nâavait aucune distinction particuliĂšre. De plus, UsĂąma b. Zayd Ă©tait un mawlĂą, terme qui sâemploie pour dĂ©signer un esclave, un affranchi ou fils dâaffranchi [son pĂšre Zayd, avait Ă©tĂ© affranchi par le ProphĂšte ï·ș]. Par consĂ©quent, nâappartenant pas Ă une classe sociale aisĂ©e, il est improbable quâil ait possĂ©dĂ© une vaste maison, qui aurait pu accueillir des dizaines, voire des centaines de condamnĂ©s. Quant Ă la seconde maison oĂč furent hĂ©bergĂ©s les captifs dĂ©placĂ©s, elle appartenait Ă Ramla bint al-HĂąrith et Ă©tait destinĂ©e Ă accueillir les dĂ©lĂ©gations Ă©trangĂšres venues rencontrer le ProphĂšte ï·ș. La maison de Ramla se situait lĂ©gĂšrement Ă lâest de la mosquĂ©e du ProphĂšte ï·ș Ă une distance dâenviron 200 Ă 300 mĂštres, au niveau du parc al-Rumiya qui a existĂ© jusquâĂ une Ă©poque rĂ©cente. Le ProphĂšte ï·ș ordonnait quâon accueille les dĂ©lĂ©gations dans la maison de Ramla et chargeait BilĂąl ainsi que dâautres compagnons de veiller Ă ce que les invitĂ©s ne manquent de rien. Or, les recherches conduites sur le nombre de dĂ©lĂ©gations reçues dans cette maison montrent que la plus grande dĂ©lĂ©gation que Ramla bint al-HĂąrith ait accueillie Ă©tait celle des BanĂ» âUdhra, qui comptait dix-neuf hommes. Ce lieu a Ă©galement hĂ©bergé : - La dĂ©lĂ©gation des FuzĂąra, qui comptait une di-zaine dâhommes ; - Celle des âAbd al-Qays lors de leur premiĂšre visite, qui comptait treize hommes ; - Celle des SalĂąmĂąn, qui ne comptait que sept hommes ; - Celle des BanĂ» Thaâlaba, qui comptait quatre hommes ; - Celle de GhassĂąn, qui comptait trois hommes. En revanche, la dĂ©lĂ©gation de Nakhaâ, qui comptait deux cents hommes, fut hĂ©bergĂ©e dans une grande maison, connue sous le nom de : Maison des InvitĂ©s (dĂąr al-adyĂąf). Toutes les grandes dĂ©lĂ©gations Ă©taient accueillies dans cette maison, qui avait une capacitĂ© dâaccueil de deux cents personnes environ ; si leur nombre Ă©tait supĂ©rieur, une tente Ă©tait alors dressĂ©e Ă lâextĂ©rieur pour pouvoir recevoir tous ses membres. Ce fut le cas lors de la visite de la dĂ©lĂ©gation des ThaqĂźf. Ainsi, si la maison de Ramla avait une capacitĂ© dâaccueil nettement infĂ©rieure Ă celle de la Maison des InvitĂ©s, qui elle-mĂȘme ne pouvait pas accueillir plus de 200 personnes, comment la maison de Ramla et celle dâUsĂąma auraient-elles pu accueillir des centaines ou des milliers de condamnĂ©s ? Ătant donnĂ© que lâon sait que tous les condamnĂ©s ont Ă©tĂ© hĂ©bergĂ©s dans ces deux maisons, leur nombre devait ĂȘtre donc bien plus faible, pour quâils puissent effectivement ĂȘtre accueillis dans des maisons de si modeste taille. LâĂ©tude des lieux dâhĂ©bergement des condamnĂ©s est donc un premier argument rendant irrĂ©aliste que des centaines de personnes aient Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es.
ĂTUDE DU LIEU OĂ LES COMBATTANTS DES BANĂ QURAYZA FURENT EXĂCUTĂS Les deux points prĂ©cĂ©dents permettent Ă eux seuls de dĂ©montrer lâincohĂ©rence et le caractĂšre irrĂ©aliste de lâhypothĂšse selon laquelle il y aurait eu des centaines de condamnĂ©s Ă mort parmi les BanĂ» Qurayza. Nous allons Ă prĂ©sent Ă©tudier plusieurs Ă©lĂ©ments qui nous permettrons de faire une estimation plus prĂ©cise de leur nombre, et de dĂ©terminer la version la plus rĂ©aliste parmi celles qui ont Ă©tĂ© prĂ©cĂ©demment rapportĂ©es, au regard des informations dont nous disposons. Lieu de lâexĂ©cution capitale et de lâinhumation
Afin dâidentifier la version la plus rĂ©aliste concernant le nombre de tuĂ©s chez les BanĂ» Qurayza, nous allons Ă prĂ©sent nous intĂ©resser aux conditions de leur exĂ©cution. Al-WĂąqidĂź rapporte que le ProphĂšte ï·ș se rendit au marchĂ© le matin suivant lâannonce de la sentence, et ordonna de creuser une tranchĂ©e rectangulaire. Celle-ci fut creusĂ©e Ă un endroit du marchĂ© situĂ© entre la maison dâAbĂ» Jahm al-âAdawĂź et les pierres Ă huile du marchĂ©. La tranchĂ©e commençait donc Ă la maison dâAbĂ» Jahm al-âAdawĂź et sâarrĂȘtait au niveau des pierres Ă huile. Il est important de prĂ©ciser pour la suite de ce raisonnement que le marchĂ© de MĂ©dine se terminait au niveau des pierres Ă huile et du tombeau du compagnon MĂąlik b. SinĂąn. Nous allons Ă prĂ©sent Ă©tablir les distances entre ces deux lieux, ce qui nous permettra de connaĂźtre la longueur de la tranchĂ©e dâexĂ©cution, ce qui nous donnera une idĂ©e de lâordre de grandeur du nombre de condamnĂ©s qui y ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s. Dâautre part, connaĂźtre la distance quâil y a entre cette tranchĂ©e et le lieu oĂč les condamnĂ©s Ă©taient dĂ©tenus44nous permettra dâestimer le temps quâa pris chaque exĂ©cution, sachant quâelles nâavaient pas lieu simultanĂ©ment, comme cela sera explicitĂ© par la suite. LIMITE 1 : LA MAISON DâABĂ JAHM Au sujet de la maison dâAbĂ» Jahm, dâaprĂšs un hadith rapportĂ© par MĂąlik, son oncle AbĂ» Suhayl b. MĂąlik a entendu son pĂšre dire : « Nous entendions la rĂ©citation de âUmar b. al-KhattĂąb[faite Ă la mosquĂ©e]de la maison dâAbĂ» Jahm qui se trouvait Ă al-BalĂąt. » Or, al-BalĂąt est un lieu proche du marchĂ© de MĂ©dine, qui existe depuis lâĂ©poque du ProphĂšte ï·ș. Ce lieu est mentionnĂ© dans plusieurs hadiths. Al-BalĂąt sâĂ©tend jusquâĂ la limite du marchĂ© de la ville, au niveau des pierres Ă huile et du tombeau de MĂąlik b. SinĂąn, câest-Ă -dire du cĂŽtĂ© ouest de la mosquĂ©e du ProphĂšte ï·ș. Un autre rĂ©cit permet dâĂ©valuer aisĂ©ment la distance entre la mosquĂ©e et la maison dâAbĂ» Jahm. IsmĂąâĂźl a rapportĂ©, dâaprĂšs AbĂ» Suhayl, le tĂ©moignage du pĂšre de celui-ci qui avait dit avoir entendu âUmar b. al-KhattĂąb rĂ©citer le Coran durant la priĂšre du matin [alors quâil se trouvait au niveau de la maison dâAbĂ» Jahm]. IsmaâĂźl prĂ©cise : «Il y avait entre eux environ sept cents coudĂ©es.» Ainsi, quand MĂąlik rapporta quâon entendait « la rĂ©citation de âUmar depuis la maison dâAbĂ» Jahm au al-BalĂąt», câĂ©tait dans le but de souligner la force de la voix de âUmar, du fait de la distance Ă©loignĂ©e entre la maison et la mosquĂ©e. Il sâavĂšre ainsi que la maison dâAbĂ» Jahm se situait Ă 700 coudĂ©es, soit environ 500 mĂštres Ă lâouest de la mosquĂ©e du ProphĂšte ï·ș, du cĂŽtĂ© des pierres Ă huile et du tombeau de MĂąlik b. SinĂąn.
LIMITE 2 : LES PIERRES Ă HUILE ET LE TOMBEAU DE MĂLIK B. SINĂN Les pierres Ă huile : un lieu connu Ă lâĂ©poque des Ă©vĂ©nements . Les pierres Ă huile ont Ă©tĂ© mentionnĂ©es dans plusieurs hadiths. âUmayr, lâaffranchi dâAbĂ» al-Lahm, rapporte quâil vit le ProphĂšte ï·ș se tenant debout Ă cĂŽtĂ© dâal-ZawrĂąâ, au niveau des pierres Ă huile, et implorant Dieu dâamener la pluie. Il invoquait Dieu avec les mains levĂ©es au niveau de son visage, sans quâelles ne dĂ©passent la hauteur de sa tĂȘte. Emplacement des pierres Ă huile : YĂąqĂ»t a dit : « Câest un endroit oĂč il y avait des pierres. Celles-ci furent enterrĂ©es [pour faciliter le passage] lorsquâon fit passer la route par lĂ . Ibn Jubayr a dit [Ă propos de ces pierres Ă huile] : âCes pierres existent toujours et il est encore possible de les trouver. Câest en ce lieu que le ProphĂšte ï·ș faisait la priĂšre de la pluie.â» Dâautre part, nous savons que le compagnon MĂąlik b. SinĂąn a Ă©tĂ© tuĂ© durant la bataille dâUhud et quâil a Ă©tĂ© enterrĂ© chez les gens dâal-âAbĂąâ. Ibn ZubĂąla ajoute Ă ce sujet : « Et il y avait lĂ -bas des pierres Ă huile et le tombeau de MĂąlik b. SinĂąn, qui est bien connu.» Quant aux pierres Ă huile, on les trouvait selon Ibn Shabba Ă al-ZawrĂąâ qui faisait partie intĂ©grante du marchĂ© de MĂ©dine. Le lieu oĂč se trouvaient les pierres Ă huile a Ă©tĂ© ensuite intĂ©grĂ© Ă la mosquĂ©e de MĂąlik b. SinĂąn, qui fut Ă©difiĂ©e sur le lieu de la tombe de ce compagnon. Cette mosquĂ©e a existĂ© jusquâĂ une Ă©poque rĂ©cente. Au regard de lâĂ©tude des lieux, il est impossible que des centaines de personnes aient Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es .
AprĂšs avoir localisĂ© dâune part la maison dâAbĂ» Jahm, qui indique le dĂ©but de la tranchĂ©e dâexĂ©cution (situĂ©e Ă environ 500 mĂštres de la mosquĂ©e, tel que vu prĂ©cĂ©demment), et dâautre part les pierres Ă huile (qui dĂ©limite la tranchĂ©e dâexĂ©cution), il apparaĂźt que cette zone ne suffirait pas Ă enterrer plusieurs centaines de personnes, pour diffĂ©rentes raisons que nous allons Ă prĂ©sent dĂ©tailler. Le premier argument dĂ©montrant lâimprobabilitĂ© que des centaines de personnes aient pu ĂȘtre exĂ©cutĂ©es Ă cet emplacement est la faible longueur de la tranchĂ©e en question. En effet, enterrer plusieurs centaines de personnes aurait nĂ©cessitĂ© une fosse plus large et plus longue. En outre, le lieu choisi est un important lieu de rassemblement, situĂ© prĂšs des habitations. La place vient donc Ă manquer. Le deuxiĂšme argument rĂ©side dans le choix du lieu de cette exĂ©cution, qui a la particularitĂ© dâĂȘtre localisĂ© Ă lâextrĂ©mitĂ© du marchĂ©. Il semble que le ProphĂšte ï·ș a voulu renforcer le caractĂšre moral de cette exĂ©cution et faire un exemple des combattants qui avaient trahi le Pacte de MĂ©dine. Pour cela, il a choisi un lieu fortement frĂ©quentĂ© oĂč tous pourraient ĂȘtre tĂ©moins du sort qui Ă©tait rĂ©servĂ© Ă ceux qui trahissaient ce pacte et mettaient en danger la paix et la sĂ©curitĂ© des citoyens. La volontĂ© de faire un exemple des combattants de BanĂ» Qurayza apparaĂźt Ă©galement dans une autre version mentionnĂ©e dans les prochaines pages, lorsque le ProphĂšte ï·ș rĂ©partit certains condamnĂ©s des BanĂ» Qurayza sur des clans des tribus des Aws, leurs anciens alliĂ©s, pour quâils soient exĂ©cutĂ©s par ces derniers. Cependant, lâutilisation dâune zone situĂ©e Ă proximitĂ© du marchĂ© pour renforcer le caractĂšre moral de cette exĂ©cution nâaurait pas Ă©tĂ© faisable si les tuĂ©s sâĂ©taient comptĂ©s par centaines. Il aurait Ă©tĂ© en effet impossible de tous les exĂ©cuter et de les enterrer dans un lieu public. Cela aurait impliquĂ© que des centaines de personnes aient Ă©tĂ© enterrĂ©es dans le marchĂ© et ses environs. Or, le creusement dâune grande tranchĂ©e dâexĂ©cution, qui aurait fait du marchĂ© une grande fosse commune avec des centaines de personnes enterrĂ©es, serait en inadĂ©quation totale avec sa fonction premiĂšre, qui est dâĂȘtre le lieu principal de la vie Ă©conomique. Une telle fosse aurait endommagĂ© durablement la zone, tant sur le plan urbain que sanitaire. Cette contrainte Ă©tait dĂ©jĂ connue Ă lâĂ©poque, puisquâil existait des cimetiĂšres sĂ©parĂ©s des lieux dâhabitation, Ă MĂ©dine comme ailleurs dans le monde. Dâautre part, pourquoi creuser une nouvelle fosse alors mĂȘme que le fossĂ© utilisĂ© pour repousser les coalisĂ©s nâavait pas encore Ă©tĂ© rebouchĂ© ? De la mĂȘme maniĂšre, pourquoi une fosse aussi importante aurait-elle Ă©tĂ© creusĂ©e aux dĂ©pens du marchĂ© de la ville, cĆur de la vie Ă©conomique, lâendommageant durablement, alors que des Ă©tendues importantes de terrains non utilisĂ©s situĂ©es entre les diffĂ©rents quartiers de la ville Ă©taient disponibles ? Enfin, il est important de noter que cette zone fut le théùtre dâimportants travaux Ă une Ă©poque rĂ©cente. Ces travaux ont permis dâagrandir la zone se trouvant Ă proximitĂ© de la mosquĂ©e du ProphĂšte ï·ș et de construire des routes et des commerces. Lâensemble des terrains de la zone ont Ă©tĂ© creusĂ©s jusquâĂ dix mĂštres de profondeur. Par consĂ©quent, si les tuĂ©s des BanĂ» Qurayza sâĂ©taient comptĂ©s par centaines, on aurait retrouvĂ© des restes de leurs corps, comme ce fut le cas pour les diverses fosses communes que les archĂ©ologues ont pu dĂ©couvrir Ă travers le monde. Nous avons interrogĂ© des ouvriers et des ingĂ©nieurs ayant travaillĂ© sur ce chantier. Ils nous ont affirmĂ© nâavoir jamais rien trouvĂ© de tel. LâexĂ©cution du jugement IntĂ©ressons-nous maintenant, plus en dĂ©tail, Ă lâexĂ©cution du jugement rendu contre les BanĂ» Qurayza. Plusieurs questions sont Ă soulever : Le jugement fut-il exĂ©cutĂ© en prĂ©sence du ProphĂšte ï·ș? Les condamnĂ©s furent-ils tous exĂ©cutĂ©s en un mĂȘme lieu ? Existe-t-il des traces des Ă©changes qui eurent lieu entre le ProphĂšte ï·ș et les condamnĂ©s ? Par qui la sentence fut-elle exĂ©cutĂ©e et Ă quel moment ? La sentence sâappliqua-t-elle Ă des femmes ou Ă des enfants, ou uniquement Ă des hommes ? 1. LE JUGEMENT FUT-IL EXĂCUTĂ EN PRĂSENCE DU PROPHĂTE ï·ș? Le ProphĂšte ï·ș assista avec plusieurs compagnons Ă lâexĂ©cution de la sentence. Les rĂ©cits historiques rapportent mĂȘme, comme nous le verrons, quâil discuta avec certains condamnĂ©s et quâil en gracia dâautres. 2. LES CONDAMNĂS FURENT-ILS TOUS EXĂCUTĂS EN UN MĂME LIEU ? Tous les condamnĂ©s ne furent pas exĂ©cutĂ©s au mĂȘme endroit. Il apparaĂźt quâils furent sĂ©parĂ©s en deux groupes. Le premier groupe fut exĂ©cutĂ© en prĂ©sence du ProphĂšte ï·ș comme nous le verrons par la suite, dans la partie traitant des discussions quâil eut avec certains dâentre eux. Le second groupe fut exĂ©cutĂ© par certains clans des Aws, avec lesquels les BanĂ» Qurayza avaient Ă©tĂ© alliĂ©s par le passĂ©. LâexĂ©cution de la sentence pour les condamnĂ©s de ce groupe ne se fit pas en un seul lieu mais elle fut rĂ©partie entre les Aws de maniĂšre Ă ce que tous les quartiers principaux de la tribu soient impliquĂ©s. Dans son ouvrage intitulĂ© « al-MaghĂązĂź », al-WĂąqidĂź aborde ce sujet : « Saâd b. âUbĂąda et al-HubbĂąb b. al-Mundhir dirent au ProphĂšte ï·ș : âĂ ProphĂšte ï·ș, exĂ©cuter les BanĂ» Qurayza Ă lâendroit oĂč ils signĂšrent leur traitĂ© rĂ©pugnerait aux Awsâ. Saâd b. MuâĂądh (des Aws) rĂ©pliqua : âĂ ProphĂšte, les gens de bien parmi les Aws ne sây opposeront jamais. Quant Ă ceux qui sây opposeraient, que Dieu ne soit pas satisfait dâeux !â Usayd b. Hudayr intervint alors : âĂ ProphĂšte, nâomets point un seul quartier parmi ceux des Aws dans la rĂ©partition des condamnĂ©s. Si quelquâun sây oppose, il sera perdant. Envoie donc le premier groupe dans mon quartier.âLe ProphĂšte ï·șenvoya alors deux con-damnĂ©s chez les BanĂ» âAbd al-Ashhal : lâun fut exĂ©cutĂ© par Usayd b. Hudayr, et lâautre par AbĂ» NĂąâila. Il envoya Ă©galement deux condamnĂ©s chez les BanĂ» HĂąritha, dont lâun fut exĂ©cutĂ© par AbĂ» Burda b. al-NayyĂąr et Muhaysa et lâautre par AbĂ» âAbs b. Jabr et ZahĂźr b. RĂąfiâ. Il envoya ensuite deux condamnĂ©s chez les BanĂ» Zufr. Ă ce propos, YaâqĂ»b b. Muhammad relate que selon âĂsim b. âUmar b. QatĂąda, lâun des condamnĂ©s fut exĂ©cutĂ© par QatĂąda b. al-NuâmĂąn et lâautre par Nadr b. al-HĂąrith. Selon âĂsim : âAyyĂ»b b. BashĂźr al-MuâĂąwĂź a dit : âDeux condamnĂ©s furent envoyĂ©s chez les BanĂ» MuâĂąwiya, lâun fut exĂ©cutĂ© par Jabr b. âAtĂźk et lâautre par NuâmĂąn b. âAsr, lâun de leurs alliĂ©s.ââ DâaprĂšs dâautres sources : âLe ProphĂšte ï·șenvoya Ă©galement deux condamnĂ©s chez les BanĂ» âAmr b. Awf, âUqba b. Zayd et son frĂšre Wahb b. Zayd, dont lâun fut exĂ©cutĂ© par âUwaym b. SĂąâida et lâautre par SĂąlim b. âUmayr.â » Câest ainsi que les condamnĂ©s furent rĂ©partis entre les Aws, eux-mĂȘmes demeurant Ă divers endroits de MĂ©dine, afin que tous les Aws sachent ce quâil Ă©tait advenu dâeux. De cette maniĂšre, la recommandation de Usayd b. Hudayr fut rĂ©alisĂ©e : « Nâomets point une seule demeure parmi celles des Aws dans la rĂ©parti-tion des condamnĂ©s. Si quelquâun sây oppose, il sera perdant. » Or, ces clans des Aws Ă©taient rĂ©partis aux quatre coins de MĂ©dine. Au regard du faible nombre de condamnĂ©s qui furent envoyĂ©s Ă chaque clan (les rĂ©cits citĂ©s font Ă©tat dâun Ă deux condamnĂ©s par clan), le nombre total dâexĂ©cutĂ©s Ă©tait donc proportionnellement faible. En effet, dans le cas contraire, si les condamnĂ©s sâĂ©taient comptĂ©s par centaines, bien plus de condamnĂ©s auraient Ă©tĂ© attribuĂ©s Ă chaque clan. 3. EXISTE-T-IL DES TRACES DES ĂCHANGES QUI EURENT LIEU ENTRELE PROPHĂTE ï·șET LES CONDAMNĂS ? MĂȘme aprĂšs que Saâd avait rendu le jugement ordonnant lâexĂ©cution des combattants de BanĂ» Qurayza sur la base de la juridiction juive, le ProphĂšte ï·ș instaura un dialogue avec eux dans lâespoir quâils expriment du regret pour leur trahison. En effet, les diffĂ©rentes versions montrent que les innocents et tous ceux qui se repentaient sincĂšrement et qui souhaitaient vivre dans un climat de paix Ă©taient pardonnĂ©s. En tĂ©moignent plusieurs rĂ©cits rapportant des Ă©changes avec quatre condamnĂ©s : Huyayy b. Akhtab, NubĂąsh b. Qays, GhazĂąl b. SamĂ»âal, et Kaâb b. Asad. LâĂ©change avec Huyayy b. Akhtab Dans son ouvrage intitulĂ© « al-KabĂźr », al-TabarĂąnĂź rapporte de âUrwa les propos suivants : « Huyayy b. Akhtab fut amenĂ© pour ĂȘtre exĂ©cutĂ©. Le ProphĂšte ï·șlui demanda : âPenses-tu maintenant que Dieu tâa humiliĂ© ?â Huyayy rĂ©pondit : âTu mâas vaincu, mais je ne regrette pas ce que je tâai fait.â Le ProphĂšte ï·șdonna donc lâordre de son exĂ©cution.» Selon la version dâal-WĂąqidĂź, Huyayy b. Akhtab fut amenĂ©, les mains attachĂ©es prĂšs de son cou. Il portait un vĂȘtement rouge de valeur quâil avait mis pour son exĂ©cution, et dĂ©chirĂ© pour que personne ne puisse lâutiliser par la suite. Le ProphĂšte ï·ș lui dit : « Ennemi de Dieu, Dieu ne tâa-t-Il pas vaincu ? » Huyayy rĂ©pondit : « Si, mais je ne regrette pas de tâavoir pris comme ennemi. Jâai cherchĂ© mon honneur lĂ oĂč je le devais et Dieu tâa donnĂ© la victoire. Jâai fait tout ce qui Ă©tait en mon pouvoir, mais celui qui trompe Dieu est ensuite trompĂ©. » LâĂ©change avec NubĂąsh b. Qays Selon le rĂ©cit dâal-WaqidĂź, NubĂąsh b. Qays fut amenĂ©. Il avait fortement tirĂ© lâhomme qui le con-duisait, Ă plusieurs reprises, et celui-ci avait alors frappĂ© NubĂąsh au nez, provoquant un saignement. Le ProphĂšte ï·șdemanda Ă lâhomme : « Pourquoi lui as-tu fait cela ? Nâest-ce pas suffisant quâil doive ĂȘtre exĂ©cutĂ© ?» Lâhomme lui rĂ©pondit : « Ă Messager de Dieu ï·ș, câest lui qui mâa tirĂ© fortement en tentant de sâenfuir.» NubĂąsh b. Qays dit alors : « Il ment ĂŽ AbĂ» al-QĂąsim, et je jure par la Torah que sâil mâavait laissĂ©, je nâaurais jamais manquĂ© de venir lĂ oĂč mon peuple a Ă©tĂ© tuĂ©, pour y ĂȘtre tuĂ© Ă mon tour.» Le ProphĂšte ï·ș ordonna alors Ă propos des autres dĂ©tenus : « Assurez-vous de leur confort, de leur repos, donnez-leur Ă boire jusquâĂ ce quâils soient rafraĂźchis avant leur exĂ©cution. Nâajoutez pas la chaleur du soleil Ă la peine de lâĂ©pĂ©e.» Ces faits se dĂ©roulaient un jour de forte chaleur. LâĂ©change avec GhazĂąl b. SamĂ»âal Lorsque GhazĂąl b. SamĂ»âal fut amenĂ© au ProphĂšte ï·ș, celui-ci lui demanda : « Dieu nâa-t-il pas permis que tu sois vaincu ? » GhazĂąl lui rĂ©torqua : « Si, ĂŽ AbĂ» al-QĂąsim. » Le ProphĂšte ï·ș donna alors lâordre de lâexĂ©cution. LâĂ©change avec Kaâb b. Asad Kaâb b. Asad fut amenĂ©, les mains nouĂ©es au niveau du cou. Il avait un beau visage. Le ProphĂšte ï·ș lâinterpella en ces mots : « Ă Kaâb b. Asad ?» Kaâb lui rĂ©pondit : « Oui, AbĂ» al-QĂąsim.» Le ProphĂšte ï·ș lui dit : « Quâavez-vous fait du conseil dâIbn KhirĂąsh, qui croyait en moi ? Ne vous a-t-il pas dit de me suivre et de me saluer en son nom si vous me voyiez ?» Kaâb rĂ©pondit : « Si, et je jure par la Torah, ĂŽ AbĂ» al-QĂąsim, que si je nâavais pas craint que les juifs se moquent de moi et disent que je crains le combat, je tâaurais suivi ; mais jâai suivi la religion juive.» Le ProphĂšte ï·ș ordonna alors quâil soit exĂ©cutĂ©.
Ces rĂ©cits attestent bien de lâexistence des discussions qui furent initiĂ©es par le ProphĂšte ï·ș. Or, les textes prĂ©sentĂ©s prĂ©cĂ©demment montrent bien que la durĂ©e totale de lâensemble des exĂ©cutions Ă©tait courte. Ceci dĂ©montre une fois de plus que le nombre dâexĂ©cutĂ©s ne peut avoir atteint des centaines. Une autre indication corroborant cette thĂšse se trouve dans le rĂ©cit de la discussion qui eut lieu avec al-Zubayr b. BĂątĂą. Celui-ci avait Ă©tĂ© Ă©pargnĂ© par le ProphĂšte ï·șĂ la demande de lâun des musulmans, qui avait intercĂ©dĂ© en sa faveur. Al-Zubayr voulut savoir ce qui Ă©tait advenu de plusieurs de ses compagnons. Lorsquâil apprit leur exĂ©cution, il refusa dâĂȘtre graciĂ©, ne voulant pas vivre sans eux. Lorsquâal-Zubayr mentionna les hommes de son peuple, il les cita et les dĂ©crivit un Ă un. Si lâexĂ©cution avait concernĂ© tous les hommes de sa tribu, il ne se serait pas enquis du sort de certains dâentre eux en particulier, puisquâil aurait su quâils Ă©taient tous condamnĂ©s Ă mort. Ses questions auraient Ă©galement eu moins de sens si le nombre dâexĂ©cutĂ©s avait Ă©tĂ© trĂšs important, puisquâil lui aurait fallu men-tionner beaucoup de noms pour connaĂźtre la sen-tence des autres condamnĂ©s de sa tribu. Ses paroles semblent plutĂŽt indiquer que les hommes exĂ©cutĂ©s reprĂ©sentaient une partie rĂ©duite des hommes de BanĂ» Qurayza. Al-BayhaqĂź et Ibn Zanjawayh rapportent les propos suivants de âUrwa : « ThĂąbit b. Qays b. ShammĂąs se rendit auprĂšs du ProphĂšte ï·șet lui dit : âAccorde-moi le pardon du juif al-Zubayr, je lui suis redevable pour son aide lors de la bataille de BuâĂąth.â Le ProphĂšte ï·șaccorda alors Ă al-Zubayr sa remise en libertĂ©. ThĂąbit alla Ă la rencontre dâal-Zubayr, et lui demanda : âĂ pĂšre de âAbd al-RahmĂąn, me recon-nais-tu ?â Al-Zubayr rĂ©pondit : âOui, comment un homme peut-il ignorer son frĂšre ?â ThĂąbit lui dit : âJe veux te rendre ce que je te dois pour lâaide que tu mâas apportĂ©e le jour de la bataille de BuâĂąth.â Al-Zubayr dit : âFais donc, lâhomme digne rĂ©compense son semblable.â ThĂąbit rĂ©pondit : âJe lâai fait, jâai intercĂ©dĂ© auprĂšs du ProphĂšte ï·șen ta faveur et il tâa accordĂ© la libertĂ©.â Celui-ci objecta : âJe nâai nulle part oĂč aller, puisque vous avez pris ma femme et mon fils.â ThĂąbit sâabsenta un moment, puis revint auprĂšs dâal-Zubayr et lui dit : âLe ProphĂšte ï·ș te rend ta femme et ton fils.â Al-Zubayr ajouta alors : âMa famille et moi ne pouvons vivre sans la terre qui nous nourrit.â ThĂąbit consulta alors de nouveau le ProphĂšte ï·ș, qui lui accorda ce quâal-Zubayr souhaitait. ThĂąbit revint voir al-Zubayr et lui dit : âLe ProphĂšte ï·ș ne tâa-t-il pas rendu ta famille et tes biens ? Repens-toi donc Ă Dieu et tu seras Ă©pargnĂ©.â Al-Zubayr sâenquit alors du sort des autres condamnĂ©s, et ThĂąbit lui dit : âIls ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s. Peut-ĂȘtre Dieu tâa-t-Il gardĂ© en vie pour un bien.â Al-Zubayr lâimplora : âThĂąbit, je te demande devant Dieu et en retour de lâaide que je tâai rendue le jour de BuâĂąth, que tu me laisses les suivre, car cette vie sans eux nâa dĂ©sormais plus aucune valeur pour moi.â ThĂąbit rapporta la requĂȘte dâal-Zubayr au ProphĂšte ï·ș, qui[la lui accordant]ordonna quâal-Zubayr soit exĂ©cutĂ©. » Ce rĂ©cit fut aussi citĂ© par Muhammad b. Ishaq b. YasĂąr, rapportant les dires dâal-ZuhrĂź Ă propos dâal-Zubayr b. BĂątĂą ; ainsi que par MĂ»sĂą b. âUqba, qui mentionna quâal-Zubayr Ă©tait alors ĂągĂ© et aveugle. Le rĂ©cit dâal-BayhaqĂź et dâIbn Zanjawayh prĂ©cise quâal-Zubayr mentionna le nom des hommes de son peuple. Le rĂ©cit dâal-WĂąqidĂź apporte davantage de dĂ©tails Ă ce propos : « Al-Zubayr demanda : âĂ ThĂąbit, quâest devenu celui dont le visage brille comme un miroir de Chine, Kaâb b. Asad ?â ; ThĂąbit lâinforma de son exĂ©cution. Al-Zubayr demanda : âQuâest devenu le seigneur de la citĂ© et du dĂ©sert, celui qui nous conduit Ă la guerre et qui nous nourrit, Huyayy b. Akhtab ?â ; Thabit lâinforma de son exĂ©cu-tion. Al-Zubayr demanda : âQuâest devenu le premier Ă soutenir et protĂ©ger les juifs Ă chacun de leurs dĂ©placements, GhazĂąl b. SamĂ»âal ?â ; ThĂąbit lâin-forma de son exĂ©cution. Al-Zubayr demanda : âQuâest devenu celui au cĆur avisĂ©, qui apaise toute tension et rĂ©sout tout conflit, NubĂąsh b. Qays ?â ; ThĂąbit lâinforma Ă©galement de son exĂ©cution. Al-Zubayr demanda : âQuâest devenu le porteur de drapeau, Wahb b. Zayd ?â ; ThĂąbit lâinforma de son exĂ©cution. Al-Zubayr demanda : âQuâest devenu le protecteur des pauvres parmi les juifs, le pĂšre des orphelins et des veuves parmi les juifs, âUqba b. Zayd ?â ; ThĂąbit lâinforma de son exĂ©cution. Al-Zubayr demanda : âQue sont devenus les deux âUmar qui Ă©tudiaient la Torahâ ; comme pour tous les compagnons quâal-Zubayr venait de citer, ThĂąbit lâinforma de lâexĂ©cution des deux hommes. Al-Zubayr sâĂ©cria alors : âĂ ThĂąbit, quel bien me resterait-il Ă vivre aprĂšs ces hommes ? Comment puis-je retourner vivre dans une demeure oĂč ils se trouvaient si je dois y vieillir sans eux?â » 4. PAR QUI LA SENTENCE FUT-ELLE EXĂCUTĂE, ET Ă QUEL MOMENT ? La sentence des condamnĂ©s autres que ceux qui furent mis Ă mort par les Aws fut mise en application par deux jeunes compagnons, âAlĂź et al-Zubayr, comme cela fut rapporté : «âAlĂź et al-Zubayr exĂ©cutĂšrent les condamnĂ©s en prĂ©sence du ProphĂšte. » Seuls âAlĂź et al-Zubayr Ă©taient habilitĂ©s pour cela. LâexĂ©cution se dĂ©roula entre la pĂ©riode du âAsr (priĂšre de lâaprĂšs-midi) et la fin du crĂ©puscule, selon les ordres du ProphĂšte ï·ș : « En ce jour de grande chaleur, ne leur faites pas endurer Ă la fois la peine de la chaleur ardente du soleil et celle de lâĂ©pĂ©e.» Selon le calendrier hĂ©girien, ces Ă©vĂ©nements se dĂ©roulĂšrent entre la fin du mois de DhĂ» al-Qiâda et le dĂ©but du mois de DhĂ» al-Hijja de lâan 5 de lâhĂ©gire, ce qui correspond au mois dâavril de lâan 627 du calendrier grĂ©gorien. Selon les horaires des priĂšres de MĂ©dine, au cours du mois dâavril, lâappel Ă la priĂšre du âasr avait lieu Ă 15h54 et celui de la priĂšre du maghrib Ă 18h38. En outre, le crĂ©puscule prend fin environ une demi-heure aprĂšs le coucher du soleil, qui coĂŻncide avec la priĂšre du maghrib. Ce constat soulĂšve une incohĂ©rence non nĂ©gligeable : comment deux personnes auraient-elles pu, Ă elles seules, exĂ©cuter des centaines de condamnĂ©s sur une pĂ©riode de temps aussi courte? Cette incohĂ©rence est dâautant plus remarquable que lâexĂ©cution dâun certain nombre de condamnĂ©s fut prĂ©cĂ©dĂ©e dâune discussion avec eux. En effet, les exĂ©cutions ne se firent pas collectivement mais individuellement, comme nous lâavons vu prĂ©cĂ©demment. De plus, comme nous lâavons vu prĂ©cĂ©demment, les condamnĂ©s Ă©taient hĂ©bergĂ©s chez UsĂąma b. Zayd et Ramla bint al-HĂąrith, aux abords immĂ©diats de la mosquĂ©e, dans le quartier des BanĂ» al-NajjĂąr. Ils Ă©taient donc sĂ©parĂ©s du lieu de lâexĂ©cution par 500 mĂštres environ, ce qui reprĂ©sente une dizaine de minutes de marche pour deux personnes dont lâune dâentre elle serait enchainĂ©e. Dâautre part, les rĂ©cits que nous avons prĂ©cĂ©demment exposĂ©s attestent du fait que le ProphĂšte ï·ș a discutĂ© avec les condamnĂ©s, pendant plusieurs minutes parfois. Chaque exĂ©cution nâa donc pas pu prendre moins dâune dizaine de minutes, dont au moins cinq, temps dâexĂ©cution inclus, oĂč chaque condamnĂ© Ă©tait seul, en prĂ©sence du ProphĂšte ï·ș, sur le lieu de lâexĂ©cution. En tenant compte de ces informations, il apparaĂźt comme Ă©vident que lâexĂ©cution de plusieurs centaines de personnes aurait nĂ©cessitĂ© bien plus de temps que les trois heures (environ) qui sĂ©parent la priĂšre du âasr et la fin du crĂ©puscule.
5. LA SENTENCE SâAPPLIQUA-T-ELLEĂ DES FEMMES OU Ă DES ENFANTS,OU UNIQUEMENT Ă DES HOMMES ? Concernant les femmes Seule une femme des BanĂ» Qurayza fut condamnĂ©e. Toutefois, son exĂ©cution nâĂ©tait pas fondĂ©e sur son appartenance Ă cette tribu, mais sur un crime quâelle avait commis en tuant KhallĂąd b. Suwayd, sur lequel elle avait jetĂ© une pierre Ă moudre du haut des remparts. En consĂ©quence de cet acte, elle fut jugĂ©e pour meurtre et condamnĂ©e Ă mort. Dans son ouvrage, al-WĂąqidĂź rapporte les dĂ©tails suivants : « Une femme de la tribu des BanĂ» al-NaážĂźr nommĂ©e NabĂąta Ă©tait mariĂ©e Ă un homme des BanĂ» Qurayza et tous deux sâaimaient. Le siĂšge devenant de plus en plus Ă©prouvant, elle se lamenta sur son sort et lui dit : âTu vas me quitter [car tu seras bannie ou tuĂ©].â Son mari lui rĂ©pondit : âSur la Torah, voudrais-tu, puisque tu es une femme, jeter cette pierre Ă moudre sur eux, Ă©tant donnĂ© que nous nâavons encore tuĂ© aucun dâentre eux ? MĂȘme si Muhammad ï·ș dĂ©couvre que nous avons commis ce meurtre, il ne te tuera pas, car il ne tue point les femmes.â En rĂ©alitĂ©, il craig-nait que sa femme ne soit capturĂ©e en cas de dĂ©faite et prĂ©fĂ©rait quâelle soit tuĂ©e pour un crime quâelle aurait commis[Il lui mentit donc volontairement, en sachant quâelle serait condamnĂ©e pour son crime, comme elle lâaurait Ă©tĂ© en temps de paix.]Alors que NabĂąta Ă©tait dans la forteresse dâal-Zubayr b. BĂątĂą, elle jeta une pierre Ă moudre du haut de lâĂ©difice, au pied duquel se trouvaient les musulmans, se reposant sans doute Ă lâombre. Ceux-ci sâenfuirent Ă la vue du projectile, qui atterrit toutefois sur KhallĂąd b. Suwayd, qui Ă©tait assoupi, et lui fendit le crĂąne. Les musulmans menacĂšrent alors les habitants de la forteresse [de reprĂ©sailles]. Le jour de lâexĂ©cution des condamnĂ©s, NabĂąta se rendit chez âĂâisha, riant, et lui dit : âLes nota-bles des BanĂ» Qurayza se font exĂ©cuter. Si tu entends quelquâun appeler âNabĂątaâ, sache, par Dieu, quâil sâagira de moi.â âĂâisha lui demanda : âPourquoi cela ?â. NabĂąta lui rĂ©pondit :âMon mari mâa tuĂ©e.â Elle Ă©tait une jeune femme qui sâexprimait dâune belle maniĂšre. âĂâisha sâĂ©tonna :âTon mari tâa tuĂ©e ? Que signifie cela ?â NabĂąta lui expliqua : âAlors que jâĂ©tais dans la forteresse dâal-Zubayr b. BĂątĂą, sur ordre de mon mari, jâai jetĂ© une pierre Ă moudre sur les compagnons de Muhammad ï·ș et ainsi fendu le crĂąne de lâun dâentre eux, qui en est mort. Je serai donc certainement exĂ©cutĂ©e pour cet acte.â Le ProphĂšte ï·ș ordonna en effet son exĂ©cution en consĂ©quence du meurtre quâelle avait commis. âĂâisha raconte : âJe nâoublierai jamais la bontĂ© et la bonne humeur de NabĂąta malgrĂ© son exĂ©cution imminente.â» Si nous tenons le rĂ©cit dâal-WĂąqidĂź pour vrai, nous pouvons en dĂ©duire que les civils des BanĂ» Qurayza, qui nâavaient pas Ă©tĂ© condamnĂ©s [puisquâils nâĂ©taient pas derriĂšre la trahison], Ă©taient libres dâaller et venir puisque NabĂąta se trouvait chez la MĂšre des Croyants, âĂâisha, et que cette derniĂšre ne sâĂ©tait pas du tout aperçue que NabĂąta Ă©tait condamnĂ©e Ă mort avant que celle-ci ne soit appelĂ©e pour ĂȘtre exĂ©cutĂ©e. Concernant les enfants AbĂ» DĂąwĂ»d rapporte le rĂ©cit de âAáčŻiyya al-Qurazß : « Je faisais partie des BanĂ» Qurayza et jâĂ©tais parmi les condamnĂ©s Ă mort. NĂ©anmoins, seuls les adultes dâentre eux Ă©taient exĂ©cutĂ©s. Ceux qui Ă©taient encore impubĂšres furent graciĂ©s. Quant Ă moi, jâĂ©tais encore impubĂšre. » Ainsi, les jeunes garçons Ă©taient graciĂ©s mĂȘme sâils avaient pris part Ă la bataille, comme ce fut le cas pour âAtiyya al-QurazĂź et RifĂąâa b. SamuâĂąl.
CONCLUSION En dĂ©finitive, cette Ă©tude circonstanciĂ©e de chacun des dĂ©tails concernant lâexĂ©cution des condamnĂ©s des BanĂ» Qurayza conduit in fineĂ rĂ©futer les rĂ©cits dĂ©nombrant des centaines de condamnĂ©s. En effet, lâanalyse des informations qui nous sont parvenues Ă ce sujet soulĂšve plusieurs questions qui remettent profondĂ©ment en question la cohĂ©rence de ces rĂ©cits : si les combattants de BanĂ» Qurayza qui furent exĂ©cutĂ©s se comptent rĂ©el-lement par centaines, oĂč auraient-ils Ă©tĂ© hĂ©bergĂ©s ? Qui se serait occupĂ© dâeux ? Comment auraient-ils Ă©tĂ© transportĂ©s dâun endroit Ă lâautre ? Combien de temps leur exĂ©cution aurait-elle pris dans les condi-tions relatĂ©es ? Combien de personnes auraient dĂ» ĂȘtre sollicitĂ©es pour procĂ©der Ă ces exĂ©cutions en si peu de temps ? OĂč auraient-ils Ă©tĂ© enterrĂ©s ? Ces questions ne trouvent aucun Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse permettant dâappuyer la thĂšse selon laquelle les condamnĂ©s se seraient comptĂ©s par centaines. En dâautres termes, chacune des contradictions et incohĂ©rences ainsi rĂ©vĂ©lĂ©es suffit Ă elle seule Ă dĂ©mentir cette thĂšse : quâen est-il alors lorsquâon considĂšre les arguments prĂ©sentĂ©s dans leur totalitĂ© ? Ă ces Ă©lĂ©ments viennent sâajouter les versets coraniques et les rĂ©cits extraits des recueils authentiques dâal-BukhĂąrĂź et Muslim citĂ©s au dĂ©but de cette Ă©tude. En conclusion, lâensemble de ces donnĂ©es permettent de dĂ©duire que la version rapportĂ©e par Ibn Zanjawayh, selon laquelle seule une quarantaine de personnes ont Ă©tĂ© condamnĂ©es, est la plus plausible. Il sâagit de la seule version compatible avec les informations et les arguments qui ont servi Ă lâĂ©laboration de cette Ă©tude, et qui reflĂštent eux-mĂȘmes lâĂ©tat actuel de la connaissance que lâon a aujourdâhui du siĂšge des BanĂ» Qurayza. Cette analyse a permis de dĂ©montrer que malgrĂ© sa prĂ©sence dans plusieurs livres de la sĂźra, la thĂšse estimant le nombre des con-damnĂ©s de BanĂ» Qurayza Ă plusieurs centaines nâest pas soutenable lorsquâelle est soumise Ă une dĂ©marche de raisonnement scientifique, Ă©tant donnĂ© le manque de fondement logique pouvant ĂȘtre constatĂ© vis-Ă -vis des arguments qui la composent. LâInstitut SIRA sâaligne sur lâavis proposĂ© ici par les chercheurs du Centre de Recherche de MĂ©dine, qui au terme des analyses prĂ©cĂ©demment citĂ©es, tant Ă travers les sources textuelles et traditionnelles, que sur le plan archĂ©ologique, retient que la version rapportant le nombre de tuĂ©s des BanĂ» Qurayza la plus en adĂ©quation avec les rĂ©sultats des recherches, est celle dâune quarantaine de morts, comme le rapporte Ibn Zanjawyah.